Cendrillon

Dans une mise en scène éblouissante, Joël Pommerat réécrit le « mythe » de Cendrillon pour en faire un conte poignant et passionnant sur le chagrin, la culpabilité, la solitude, le deuil, les mystères et la gravité du monde de l’enfance.

Oublions que Cendrillon est une souillon soumise, un peu trop bonne et trop conne, sauvée de son triste sort par sa marraine, fée sortie d’on ne sait où, qui lui prête une citrouille pour aller épater la galerie au bal du Prince Charmant.

Joël Pommerat qui, après Pinocchio et Le Petit Chaperon Rouge (qu’il me faut absolument découvrir), s’empare de ce conte archi-connu en réussissant à nous faire oublier l’imagerie disneyenne associée, conserve quelques éléments de base et réinvente l’histoire. Ici, la perte de la mère – expédiée dans les contes – est le point de départ de tout : car Sandra, le prénom de « la très jeune fille » (avant de devenir « Cendrier » puis « Cendrillon », par le Prince), qui a mal compris ses derniers mots et s’emprisonnera dans une promesse impossible, n’aura de cesse de s’imposer les pires corvées, comme une punition, une expiation. Avant de trouver elle-même, par sa rencontre avec l’Autre (le Prince), le courage de vivre sa propre vie.

Il serait dommage de gâcher la découverte de cette très belle pièce en la dévoilant plus.

Sachez simplement que la scénographie inventive d’Eric Soyer, avec ses éclairages sublimes, sert une dramaturgie savamment construite, qui mêle habilement action et narration. Le merveilleux du conte est respecté mais l’atmosphère se teinte aussi d’étrange, voire d’inquiétant (les oiseaux qui s’écrasent contre le palais de verre, les opérations de chirurgie de la belle-mère et de ses filles…) L’humour quasi-omniprésent, parfois pathétique (lorsque la mère croit que le Prince est tombé amoureux d’elle) met en valeur la profondeur du propos et n’empiète jamais sur l’émotion de certains moments, comme la rencontre avec le Prince, chantant « Father & Son » de Cat Stevens. D’aucuns pourraient trouver le passage kitsch ; pour moi, il symbolise parfaitement le message de la pièce : « All the times that I cried, keeping all the things I knew inside / It’s hard, but it’s harder to ignore it / If they were right, I’d agree, but it’s them They know not me / Now there’s a way and I know that I have to go away / I know I have to go. »

Comme dans Ma Chambre Froide qui m’avait épatée l’an passé, chaque comédien joue son (ou ses) rôle(s) à merveille (la marâtre, excellente, a la même voix que Marine Le Pen !), en particulier Deborah Ronach, magnifique « Cendrier », fragile et forte à la fois. Bouleversante.

Avec une infinie finesse, Pommerat montre comment, par une interprétation erronée, on peut s’emprisonner dans un masochisme auto-destructeur et gâcher sa vie ; comment, par l’ouverture à l’autre, par l’amour, on peut se (re)construire – mais le mariage n’en est pas la finalité (la fin douce amère est très touchante) : l’amour est le moyen de s’épanouir, d’apprendre également à s’aimer soi-même, et d’accéder à une vie d’adulte dans laquelle se souvenir, c’est savoir un peu oublier aussi.

Ce Cendrillon moderne, beau et intelligent, dénué de toute mièvrerie, est le meilleur spectacle que j’ai vu depuis la rentrée. Courez-y.

  • Cendrillon, mise en scène : Joël Pommerat
  • Vu le mardi 8 novembre 2011 aux Ateliers Berthier (Paris)

2 comments / Add your comment below

  1. Coucou Cé,

    Une fois de plus, ta critique me touche beaucoup.

    Je vais essayer d’aller voir ce spectacle lors de mon passage sur Paris.

    Biz

    SuzyBee

  2. N’essaie pas : vas-y ! En revanche, dépêche-toi, il reste très très peu de places (hier ou avant-hier, tout était complet jusqu’au 20). Sinon, il passera bien sur Lyon un jour ! Bises et n’oublie pas de me dire quand les filles et toi passez ! ♥

Laisser un commentaire