Quartier lointain

Quelle gageure d’adapter au théâtre le célèbre manga de Jirō Taniguchi. Cheminement intérieur et intimiste fait de souvenirs, de sensations et d’émotions, Quartier lointain, Prix du Scénario au Festival d’Angoulême 2003, convoque le fantastique en prenant la forme d’un voyage dans le temps : Hiroshi, quadragénaire maussade, fuit sa famille autant que sa vie dans l’alcool. Un lendemain de cuite, il se trompe de train et se retrouve projeté dans son village d’enfance, dans le passé… et dans son corps d’adolescent de quatorze ans. Il va alors revivre, avec son expérience et ses yeux d’adulte, le drame familial qui a bouleversé sa vie cet été-là : le départ brutal et incompréhensible de son père.

J’étais très curieuse de voir comment le metteur en scène allait donner vie à cette histoire délicate, dont la tonalité poétique tient en grande partie au trait sensible de Taniguchi. Autant le manga, par son découpage cinématographique, pouvait facilement s’imaginer en film (ce qui a été fait en 2010, il me semble, par un Français, d’ailleurs), autant sur scène, cela me semblait plus casse-gueule.

En définitive, l’adaptation théâtrale de Dorian Rossel, moins contemplative que la BD qui donne de larges places aux silences et pensées intérieures, est tout à fait remarquable. Le parti pris très graphique (panneaux de couleurs vives, changements d’angles – avec une plongée assez audacieuse dans un parc, par-dessus les arbres bruissant dans le vent ! -, « arrêts sur image » tandis que le héros narrateur nous expose ses réflexions ou souvenirs) ; la théâtralité assumée du projet (les comédiens annoncent en préambule qu’ils vont nous raconter une histoire, endossent plusieurs rôles, dont celui du héros, parfois en même temps, en fonction des scènes !) ; le mélange gracieux de théâtre, de passages chorégraphiques répétés (lorsque Hiroshi retourne au temple en espérant retrouver sa vie d’adulte) et de musique (instruments joués en live par deux musiciennes, chant en Japonais) ; le choix de faire incarner, la plupart du temps, Hiroshi adolescent par le comédien qui le joue adulte ; l’accent mis sur l’humour, relativement absent du manga, plutôt que sur la nostalgie… tout cela apporte de vraies réponses au défi soulevé par le côté littéraire de l’oeuvre originale. Bien que différemment rythmé, le Quartier lointain de Dorian Rossel s’avère réellement fidèle à l’esprit du manga. Loin de mettre à distance le spectateur avec ces dispositifs très théâtraux, il accentue au contraire la mélancolie et l’émotion de l’intrigue. Avec la même angoisse et la même détresse que le héros, nous voyons s’approcher le moment fatidique où le père partira pour ne jamais revenir. Jusqu’à ce face à face pudique et bouleversant entre le fils, impuissant, qui ne peut que demander « pourquoi ? » et le père qui l’abandonne. La scène confrontant deux comédiens adultes, l’un (le plus grand et costaud) appelant l’autre « Papa », pourrait être ridicule, mais non ! L’idée est magnifique et la retenue des comédiens respecte parfaitement ce moment-clé poignant du récit.

Maîtrisée et réussie, bien jouée, la pièce Quartier lointain vaut donc le détour. Que vous ayez lu ou non le manga de Taniguchi, vous serez sans aucun doute touché par cette histoire simple, sans action grandiloquente qui, à la manière de Tchekhov, entre légèreté et gravité, ne juge aucun des protagonistes mais interroge avec humanité sur les liens familiaux, les non-dits, les choix de vie, le passé qu’on ne change pas, mais que l’on peut apprendre à comprendre et accepter pour mieux vivre sa vie d’adulte.

  • Quartier lointain de Dorian Rossel d’après le manga éponyme de Jirō Taniguchi
  • Vu le mercredi 28 septembre 2011 au Monfort (Paris)
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1 comment / Add your comment below

  1. Bravo Céline c’est tout à fait ça ! J’ai adoré ! C’était très beau et ton texte le rappelle bien ! Ca fait du bien de voir une aussi belle pièce !

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