Ma chambre froide

Cela faisait longtemps que je n’avais pas vu et aimé une « vraie » pièce de théâtre, c’est-à-dire un spectacle vivant qui ne laisse pas seulement place à des tableaux visuels de grande beauté mais déploie également un (beau) texte. C’était un peu ce qui manquait aux Naufragés du Fol Espoir et c’est ce qui m’a enthousiasmée hier dans Ma chambre froide de Joël Pommerat.

Joël Pommerat, Merry m’en parle depuis un bail : c’est l’un de ses metteurs en scène préférés et je comprends aujourd’hui pourquoi, bien que je n’aie rien vu d’autre de lui et bien que, pour Merry, cette chambre froide ne soit pas son meilleur spectacle. En ce qui me concerne, j’ai été happée de la première à la dernière seconde et j’en suis ressortie troublée, peut-être même un peu perturbée, au terme de 2h15 sans entracte dans un endroit pourtant surchauffé – contrairement à ce que laissait penser le titre 😉 – et inconfortable.

Il faut dire que l’histoire est plus qu’intrigante, entre conte étrange et parabole sociale. Cruelle. Noire.

Dans l’obscurité complète des Ateliers Berthier, petite salle disposée pour l’occasion circulairement autour d’une mini-scène que l’on surplombe entièrement, une voix s’élève, celle d’une femme qui raconte la bizarre aventure qui leur est arrivée, plusieurs années auparavant, à elle et ses collègues du « magasin ». En fait, il sera plus particulièrement question de l’une d’entre eux, Estelle, petite femme droite et imperturbable derrière ses lunettes, persuadée que les gens ne sont pas mauvais intrinsèquement mais qu’ils n’ont que des mauvaises idées. Et qu’il suffit de les aider à mieux voir pour qu’ils changent d’idées. Son dévouement sans faille, sa générosité soumise, sa « foi » en l’homme (alors qu’elle ne croit pas en Dieu), en font très vite le bouc émissaire des autres qu’elle fascine autant qu’elle répugne.

C’est autour de ce portrait individuel que s’enroule et se déroule une intrigue plus vaste : toutes ces personnes travaillent au service d’un patron rustre et égoïste qui les traite comme des moins que rien. Un jour, il apprend qu’il va mourir. Plutôt que de léguer ses biens (son magasin, sa cimenterie, son abattoir et un bar « de luxe » qui s’avèrera plus louche que prévu) à sa famille qu’il déteste, il fait de ses employés les propriétaires à parts égales. En contrepartie, il exige que ceux-ci le remercient chaque année. Estelle, férue de théâtre (« qui peut aider à faire voir les choses autrement »), propose de monter une pièce en son honneur. Et voici comment de simples employés vont se retrouver patrons du jour au lendemain, plongés par ce cadeau empoisonné et cette étrange proposition de théâtre dans une espèce de cauchemar à la fois très réel (licencier ou ne pas licencier ?) et surréaliste (les répétitions théâtrales hilarantes, brillantes mises en abyme).

La construction narrative est d’une limpidité, d’une clarté fabuleuses : difficile de ne pas être passionné par les dilemmes auxquels sont confrontés ces nouveaux patrons, de ne pas être fasciné par le mystère opaque et vaguement inquiétant qui plane autour de la personnalité d’Estelle. Sainte ? Monstre ?

La mise en scène, réglée au cordeau, souligne l’agencement très précis des séquences qui se terminent toutes par de beaux fondus au noir très cinématographiques. La lumière, la « patte » de Joël Pommerat selon Merry, est également sublime, tout en clair obscur très prononcé qui fait ressortir l’aspect fantasmatique de l’histoire – et sa violence (il est aussi question de meurtres…). Cette atmosphère fantastique, voire lynchienne (pour la séquence du rêve avec les peluches géantes et le patron en chanteur ringard), est à la limite de l’anxiogène. Personnellement, malgré les rires francs qui me secouaient sur certaines scènes, véritablement drôles (l’humour sauve la fable d’une potentielle lourdeur symbolique : noir/lumière, bien/mal…), je me suis souvent sentie mal à l’aise, presque oppressée, tant j’avais envie de connaître le fin mot de l’histoire.

Peut-être que lorsque celui-ci tombe finalement, on ne peut qu’être un peu déçu, du coup. Car finalement, le mystère est à la fois éventé sans être totalement levé… Mais enfin, hormis ce micro bémol – qui n’en est pas vraiment un -, quel plaisir d’avoir assisté à cette pièce. Je ne peux terminer ce coup de coeur rédigé en vrac par une mention particulière aux comédiens, formidables, justes, dosant parfaitement humour, violence et méchanceté.

Ma chambre froide est une découverte marquante, un grand moment de théâtre contemporain.

  • Ma chambre froide, mise en scène : Joël Pommerat
  • Vu le jeudi 3 mars 2011 aux Ateliers Berthier (Paris)

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