Shun-kin

Assister, hier, à la dernière représentation de Shun-kin, fut une chance, à plus d’un titre.

D’abord parce que, complètement inculte et ignorante, je n’avais pas prévu d’y aller (contrairement à Notre Besoin de consolation de Julie Bérès, pour lequel j’avais supplié Baz de m’obtenir des places depuis des mois – je le cite rapidement, le temps de dire que j’ai aimé, beaucoup). Ensuite parce que nous avons bien failli manquer cette représentation, grâce à ma distraction qui conduisit nos pas au Théâtre des Abbesses au lieu du Théâtre de la Ville. Enfin parce qu’il y avait foule, sur place, qui attendait et espérait obtenir des billets de dernière minute.

Grâce à la motivation d’Al., nous avons couru dans les métros et sommes donc arrivés juste à temps pour récupérer nos précieuses invitations et nous installer royalement au sixième rang, face à la scène. Une vue privilégiée (peut-être un peu trop proche pour voir la scène et lire les sous-titres, aléatoires et bourrés de fautes, simultanément – mais bon, je chipote) pour apprécier à sa juste valeur le travail scénographique qui allait nous être présenté.

Simon McBurney a basé sa mise en scène sur deux livres de Jun’ichirō Tanizaki, auteur japonais majeur (le seul à ce jour à figurer au catalogue de la Pléiade en France !) : Shun-kin, nouvelle qui eut un grand retentissement dans son pays, pour le fond (l’histoire principale) et Eloge de l’ombre pour la forme (l’esthétique).

La nouvelle, écrite en 1933 par un Tanizaki dépité car furieusement épris d’une femme qu’il ne pouvait avoir, mêle musique, passion, sexe, humiliation et adoration, domination et soumission : elle narre la relation sadomasochiste que tisse, de l’enfance jusqu’à sa mort, Shun-kin, jeune aveugle d’une grande beauté, professeur de shamisen (luth japonais), avec son domestique et disciple (et amant) Sasuke, à peine plus âgé qu’elle, dont l’amour quasi mystique s’accomplira pleinement lors d’un ultime geste sacrificiel.

Cette passion cruelle et exclusive déployait donc hier, pour la dernière fois au Théâtre de la Ville, sa violence et son mystère, dans un clair-obscur sublime faisant naître de l’ombre la beauté.

La mise en scène, complexe et épurée, développe avec virtuosité l’intrigue principale sur différents niveaux de narration et temporalité : l’histoire est relatée par un Sasuke âgé, lue par une narratrice d’aujourd’hui, venue l’enregistrer pour une émission de radio, et écrite par l’auteur. Cet enchevêtrement de narrateurs et d’époques, en superposant les voix et donc les points de vue, donne au récit, déjà passionnant, une subtilité et une profondeur supplémentaires.

Simon McBurney sait à merveille créer des images qui impriment durablement l’oeil et la mémoire. L’une des idées les plus singulières, mais ô combien poétique, est d’avoir fait de Shun-kin enfant une marionnette manipulée à vue, inspirée du bunraku, délicatement actionnée par une ou deux marionnettistes vêtues de noir, dont l’une la double avec une voix enfantine impressionnante. Ce petit pantin de bois, froid et dur, au visage figé, dont les gestes mesurés mais expressifs et la voix mince modulent les accès de colère et les caprices, dégage une autorité et une sensualité incroyables. Sensualité qui atteint son paroxysme dans une scène d’une beauté extraordinaire : après avoir été rudoyé, Sasuke prend son impitoyable maîtresse dans une étreinte d’une douceur bouleversante et fait l’amour avec elle. A ce moment, bras et jambes en bois, manipulés par les autres comédiens dans l’ombre, viennent enserrer le corps à demi nu et vu de dos du jeune homme. Après quoi, la marionnette est remplacée par une comédienne continuant de porter son masque énigmatique et toujours « articulée » par des manipulateurs, puis par la manipulatrice qui la doublait enfant. Sasuke quant à lui est incarné, au fil du temps, par des comédiens d’âges différents.

L’économie de moyens dans les décors (juste un fond parfois animé par de vagues projections vidéos) et les accessoires (des baguettes et des panneaux utilisés ou déplacés par les comédiens selon les besoins) ne fait que renforcer l’aspect onirique voire fantastique de ce conte noir. Soutenue par des bruitages très réussis, chaque trouvaille visuelle fait naître une poésie mélancolique : ainsi, un papier blanc qui bruisse devient oiseau ; un bol d’eau, fontaine ; une explosion de fils rouges, blessure ; une baguette de bambou (?) porte, arbre ou instrument de musique (doublé par un vrai joueur de shamisen, en retrait)… Il serait vain d’énumérer platement toutes les images magiques créées par un metteur en scène et des comédiens en totale harmonie (la troupe s’appelle d’ailleurs Complicité) avec des procédés parfois très simples (ombres chinoises…).

Tout est, dans ce spectacle – que j’aurais aimé vous recommander avant sa dernière représentation -, d’une élégante sobriété et c’est cette sobriété qui crée le vertige et l’émotion. Troublante, passionnante, bouleversante, cette version de Simon McBurney marquera longtemps ma mémoire.

  • Shun-kin de Jun’ichirō Tanizaki, mise en scène : Simon McBurney
  • Vu le mardi 23 novembre 2010 au Théâtre de la Ville (Paris)
  • NB : toute la pièce, hormis l’introduction, est en japonais sous/sur-titré.

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