Sous influence(s)

Voici donc le fameux texte avec lequel j’ai concouru mais qui n’a point été retenu. Après relecture, je dois dire en effet qu’il pue à mille kilomètres le « déjà vu » (déjà lu). A ma décharge, je l’ai rédigé d’une traite, au boulot, le jour où je devais le remettre. Ce n’est pas une excuse. Je le mets ici, afin de m’améliorer et me challenger pour un prochain concours. Avec un style qui me sera, peut-être, plus « propre » 😉

Je le laisse tel qu’il a été envoyé, avec les éventuelles coquilles, incohérences et autres scories ! Peut mieux faire (comme d’hab’… ^^)

Edit du 09/12 : bon, je vais quand même un peu « défendre » mon propre texte :-), même s’il date maintenant et que je le considère d’un oeil absolument neutre et détaché. Il s’agit réellement d’un exercice de style, l’aspect intemporel voire désuet étant entièrement recherché. C’est un hommage (plagiat/pastiche à la fois conscient et inconscient – car plus fort que moi – au moment de l’écriture) (le texte a été écrit au bureau en six heures chrono) aux auteurs du XIXe que j’aime : notamment Barbey d’Aurevilly, dont j’adore les Diaboliques (le seul livre de lui que j’aie jamais lu d’ailleurs), Edgar Poe dont les nouvelles fantastiques m’ont toujours fascinée, voire le Portrait de Dorian Gray, Baudelaire, aussi, de loin (certains poèmes de les Fleurs du mal)… que sais-je encore ? Les influences et inspirations sont floues et multiples, revendiquées, sûrement trop présentes et pesantes, écrasantes mais enfin, voulues tout comme l’impossibilité pour le lecteur de dater l’histoire (qui, en elle-même, n’avait que peu d’importance dans mon esprit).

Mon but était avant tout de créer une atmosphère, d’écrire quelque chose « à la façon de… » et faire passer, comme ces « … » (les écrivains cités plus haut), quelque chose dans les descriptions, exercice qui m’a toujours été difficile. J’aurais pu écrire des petites phrases courtes, ouais, à coups de virgules, de points, un style haché et nerveux, tu vois je peux faire, si si, quand je veux. Mais là, ce n’était pas mon état d’esprit, je voulais du « classique », de l’ample, du soutenu qui prenne son temps. J’avais toujours rêvé de le faire ; je l’ai fait ! 🙂

Après, l’histoire de vampires, la bacchanale cannibale est anecdotique, c’est une péripétie factice, je le conçois et elle est assez annoncée en début de texte pour ne pas être tellement surprenante lorsqu’elle advient. Ce n’est pas là, à mon avis, que résident les éventuelles qualités de la nouvelle (car je crois sincèrement qu’il y en a, justement dans les descriptions – enfin, je crois.)

Néanmoins, je sais très bien tout ce que ce texte a aussi d’impersonnel, de « fabriqué », sans spontanéité, qui masque peut-être l’effort stylistique que j’ai tenté. Ecrire de cette façon de nos jours est complètement suranné ! Mais j’assume totalement les faiblesses de cet essai, qui n’a fait que me prouver que, 1) vraiment, j’aime écrire, définitivement ; 2) je sais écrire (je crois) sur n’importe quoi et sans que cela me demande un effort considérable (c’est ce qui est aussi mon défaut, la tentation de la facilité et donc le manque d’investissement) ; 3) je dois plus assumer ce qui vient de moi et non tenter de « copier » ce que j’admire chez les autres.

Continuez à commenter et critiquer, c’est super intéressant pour moi et cela me fait réfléchir sur beaucoup de choses sur le processus d’écriture !


::  L’Invitation ::

Tout commença par une invitation anodine, lancée par un camarade que je fréquentais à l’époque et avec qui j’écumais, blasé, les soirées mondaines où nous avions fait connaissance. Je devais avoir vingt ans, peut-être un peu plus ; plus de cinquante ans après, cette période demeure brumeuse dans mes souvenirs, toujours revêtue d’un vague voile de terreur lorsque j’essaie de me remémorer ces étranges événements.

En ce temps, j’étais triste et désœuvré. Je l’ai toujours été par la suite, mais aujourd’hui, une espèce d’apaisement résigné enveloppe ma peur et mes remords, ma honte et ma culpabilité, alors que j’aborde aux dernières années de ma vie. A vingt ans, comme tant d’autres, je me sentais le plus malheureux des hommes ; alors que je n’étais peut-être que le plus égoïste. Les études de droit que je faisais, plus par devoir familial que par passion personnelle, m’ennuyaient terriblement et je croyais avoir trouvé, dans ces fêtes où l’on m’invitait régulièrement, un remède sommaire à ma mélancolie persistante. On appréciait ma compagnie discrète et spirituelle ; moi, je n’aimais – et n’avais d’ailleurs jamais aimé – réellement personne. Ce vide sentimental, cette absence même d’amitié sincère que j’appelais pourtant profondément de mes vœux, me rendaient assez cynique et je méprisais les autres de ne pas me mépriser. Je traînais mon désenchantement comme on traîne une malédiction séculaire mais toujours, j’attendais. Quoi ? Je n’en savais rien moi-même. Un espoir, une promesse. Quelque chose, n’importe quoi qui m’eût un peu exalté, plus que l’alcool triste avec des amis que je détestais et le sexe sinistre avec des femmes que je ne désirais pas. C’est pourquoi je ne pouvais m’empêcher de courir ces sauteries comme on court la campagne ou la forêt, les sens en alerte, les muscles tendus vers une aventure éventuelle.

.*

Un soir, ce camarade de beuverie que je tolérais un peu plus que les autres, parce qu’il était séduisant, parce qu’il était intelligent et parce que je le désirais désespérément, me convia à le suivre dans un endroit qu’il avait découvert la veille, au hasard de ses déambulations d’ivrogne noctambule. La description qu’il me fit de l’endroit excita mon intérêt. C’était une sorte de bar – à vrai dire, il n’en savait rien – étrangement dissimulé dans une ruelle sombre qui empestait la pisse et la crasse, dont les lourds rideaux pourpres accrochés à de basses fenêtres avaient subitement accroché sa rétine alors qu’il se soulageait quelques mètres plus loin, comme tant d’autres avant lui. Il devait être plus de minuit lorsqu’il avait frappé, intrigué, à la porte, surmontée d’un nom en lettres cabalistiques illisibles, par plaisanterie autant que par curiosité, et qu’une jeune femme, la plus belle qu’il eût jamais vue selon ses dires, lui avait ouvert. Soudain terriblement intimidé, il lui avait demandé, encore étourdi d’alcool, quelle sorte d’endroit, restaurant miteux, club secret ou lupanar crapuleux, recelait une devanture aussi mystérieuse et elle l’avait invité, simplement, à revenir le lendemain pour le découvrir. « Ce soir, il ne se passe rien, mais demain, à la même heure, venez donc accompagné. Vous allez vous amuser. » La porte s’était refermée sur un intérieur obscur qu’il n’avait pas eu le temps d’apercevoir.

Il était minuit. J’étais assis au bureau de ma sombre chambre d’étudiant lorsque mon camarade me raconta rapidement sa petite histoire. Il s’appelait Philippe et je me dois de le nommer, puisque je le fais revivre dans ces lignes, lui que tout le monde semble aujourd’hui avoir oublié. Comme s’il n’avait jamais existé. Sa silhouette athlétique se découpait impeccablement en ombre chinoise dans l’encadrement de ma porte et, derrière lui, dans le couloir blafard, cinq autres étudiants de ses amis, tout aussi robustes, attendaient que je me décidasse à les rejoindre. Fasciné par cette image troublante, je me sentis soudain comme aspiré dans leur rêve commun. Vu de l’extérieur, tout cela ne ressemblait finalement qu’à une expédition canaille dans un endroit plus sordide que fantasmatique. Mais nous étions jeunes et avions beaucoup trop lu pour ne pas vouloir magnifier un peu la réalité.

En chemin, je me sentais romanesque. C’était en hiver, l’un de ces soirs tranchants comme une lame où l’on entendait presque craquer l’air que faisaient nos souffles dans l’atmosphère glaciale. Je suivais le groupe d’amis joyeux, quelques pas en arrière, écoutant leurs plaisanteries fébriles comme dans un songe feutré. Qu’ils me semblaient frustres, ces jeunes hommes qui se croyaient, dans la vigueur de leurs vingt ans, les rois du monde ! Je souriais évasiment à leurs propos, engoncé dans mon écharpe, les mains moites, malgré le froid, serrées dans mes poches, les yeux fixés sur les larges épaules de Philippe. Mon cœur battait plus fort et plus vite à mesure que nous approchions du fameux lieu. Je voulais, de toute mon âme, que quelque chose d’extraordinaire ou simplement beau se produisît. Philippe mit un petit moment à reconnaître l’endroit et retrouver la porte.

C’était une ruelle noire et étroite, une longue impasse qui s’enfonçait dans l’obscurité et dans laquelle pas un homme sensé n’aurait mis le pied à cette heure-là. Pourtant, elle était déserte, comme la veille.

Une faible luminosité rougeâtre semblait irradier les trois fenêtres basses effectivement recouvertes de tentures cramoisies. Leur couleur, singulière en cet endroit, leur texture, dense mais qui laissait filtrer cette lueur qui soulignait de façon surnaturelle les rictus crispés de mes compagnons, évoquaient la luxure et la débauche clandestines. Une légère appréhension m’envahit lorsque notre camarade frappa à l’étrange porte en bois, tout aussi insolite que ces trois carrés de lumière sombre dans la nuit noire.

Une jeune femme d’une beauté extravagante nous ouvrit. Longue, mince, en grand deuil : pareille à la passante baudelairienne. Un visage d’une finesse de porcelaine,  dévoré par deux yeux immenses d’un noir d’encre de Chine. Un port de tête digne d’une reine d’Egypte, encadré par une oppressante chevelure noire qui cascadait le long de ses reins. La bouche, parfaitement dessinée, était rouge, mais d’un rouge lugubre, comme le pendentif compliqué qu’elle portait autour de son cou palpitant et sur lequel mes yeux s’arrêtèrent longuement, fascinés, comme les rideaux des fenêtres et l’ambiance entière de la salle qui s’offrait maintenant à notre vue. Quel âge avait-elle ? Impossible de le dire. Elle était simplement sublime.

Elle ne dit rien, se contenta de hocher la tête à la vue de Philippe et se décala légèrement pour nous laisser entrer.

L’unique pièce qui constituait ce curieux endroit était spacieuse et voutée comme une cave. Au centre trônait un piano à queue noir, duquel s’élevait un air de cabaret alors que personne n’en jouait. Le long des murs et autour des colonnes qui soutenaient les voûtes, des canapés et fauteuils en velours rouges accueillaient confortablement des petits groupes de personnes, toutes de noir vêtues, plus élégantes les unes que les autres, qui murmuraient d’inaudibles conversations au-dessus de leurs coupes de champagne. L’ambiance était feutrée ; c’eût pu être un club de jazz, mais visiblement, il ne s’agissait pas de cela. Un peu plus loin, un bar était tenu par un homme impressionnant, aux épaules carrées, à la barbe noire et fournie, qui nous observait, sous ses sourcils épais, d’un œil pénétrant. Près de lui, une frêle jeune femme, brune elle aussi, tête baissée, nettoyait de la vaisselle. Il flottait dans l’air lourd une odeur étrange, âcre et délétère, comme si quelque chose, quelque part, se décomposait lentement. Ces effluves subtiles qui agaçaient par intermittence mes narines et me faisaient frémir de dégoût étaient recouvertes par celles de l’encens ambré qui brûlait de part et d’autre de la pièce, entièrement éclairée de dizaines de bougies qui se tordaient convulsivement dans leur cire fondue.

Tout cela donnait une dimension à la fois fantastique et glauque à l’endroit.

Ce n’était donc que cela ? Et d’ailleurs, qu’est-ce que c’était ?

J’étais à la fois interdit et déçu. Mes compagnons d’amusement semblaient aussi désappointés que moi. Mais enfin, tout cela était finalement plus intimidant qu’excitant. Tout le monde semblait se connaître, tout le monde était d’une somptuosité hallucinante et nous ressemblions, en leur présence, à sept petits poucets patauds et rougeauds.

J’eus soudain très sommeil et envie de rentrer chez moi, comme si la lassitude de toutes les soirées décevantes précédentes s’était accumulée brutalement ici. Je me sentis écrasé par le poids de ma déconvenue et extrêmement triste.

La jeune femme de l’entrée, voyant notre hésitation, nous mit à l’aise de sa belle voix grave teintée d’un accent indéfini : « Je vous en prie, prenez place. »

– Etes-vous sûre que nous ne vous dérangeons pas ? demanda prudemment Philippe.

– Pas du tout, au contraire. Vous êtes ici dans une soirée privée, seules les personnes que nous connaissons peuvent y accéder… mais nous nous connaissons… depuis hier, ajouta-t-elle dans une grimace que je trouvai inexplicablement déplaisante.

Calé dans un grand canapé de velours, Philippe avait pris de l’assurance, d’autant plus que notre hôtesse semblait le trouver particulièrement à son goût.

Mes cinq camarades restaient plus en retrait, tout comme moi. Nous n’étions pas dans un bordel, nous ne savions comment approcher les femmes, ravissantes, qui discutaient déjà avec des hommes et nous restions là, à nous regarder et regarder Philippe, sagement assis dans nos fauteuils, sans oser parler pour ne pas brusquer la mer de chuchotements dans laquelle nous nous sentions noyés.

La situation était pour le moins inconfortable. Pourtant, le champagne coulait à flot dans nos flûtes, la chaleur nous engourdissait, la musique et les voix alentours nous assourdissaient et personne n’osa proposer de partir.

Enfin, quelque chose se passa. Quelque chose qui nous échappa et qui, si nous l’avions vu plus tôt, nous aurait peut-être permis de sortir plus vite et surtout, ensemble, de ce bouge infect : un frémissement fragile parcourut l’assistance et un mouvement imperceptible porta les invités jusque vers nous, comme une vague lascive. Philippe hypnotisé par sa conquête ne remarqua rien, pas plus que nous qui vivions par procuration son badinage poussé, embrumés par les vapeurs de l’alcool.

Peu à peu, des grappes d’hommes et des femmes nous entourèrent et l’odeur de pourriture qui m’avait saisi à l’entrée m’entêta de plus en plus. J’avais l’impression que des fleurs moisies s’épanouissaient sous mon nez et que leurs exhalaisons maléfiques tentaient de forcer mon cerveau. J’étais dans un état d’hébétude complet, quasiment paralysé. Nous étions tous paralysés devant la scène de bacchanale qui se déroulait sous nos yeux troublés : Philippe, peu à peu enseveli, littéralement étouffé sous des dizaines de corps, sous une marée noire de cheveux, d’ongles et de dents qui s’entrechoquaient bruyamment en l’embrassant.

Nous ne l’entendîmes pas crier. C’est l’un de nous, un peu moins ivre, qui hurla le premier, en voyant le sang, invisible sur le canapé rouge, couler en ruisseaux bouillonnants sur le sol en pierre froide. Nous ne distinguions plus du tout Philippe et c’est à peine si le cri effroyable de notre camarade dérangea le tas inhumain qui le recouvrait.

En revanche, les quelques personnes qui ne participaient par à l’orgie mais qui, attentives, observaient la scène se tournèrent lentement vers nous. Le barman éructa alors quelque chose dans une langue gutturale qui nous était étrangère et, telle une armée de démons, les créatures tentèrent de nous empoigner.

Il faut que croire que tout le monde avait trop bu. Nous pûmes, par un miracle qui me semble aujourd’hui encore extraordinaire, échapper à cette meute effrayante dont les gestes étaient trop lents et pesants. Nous n’étions pas loin de la porte d’entrée qui n’était pas fermée à clé. L’un de mes compagnons, plus hardi que nous, fit tomber, pour nous protéger, toutes les bougies qui se trouvaient à sa portée et les tentures, les canapés, prirent violemment feu comme un brasier.

Les convives ne firent aucun geste pour nous retenir. Aucun son ne sorti de leurs gorges, ils ne tentèrent pas de passer la barrière de flammes qui nous séparaient, ne serait-ce que pour échapper à cet enfer brûlant. Peut-être parce que c’était de là-même qu’ils étaient venus.

Nous sortîmes dans la ruelle, épouvantés et tremblants, et rentrâmes, dispersés, chacun de notre côté, sous la neige qui s’était mise à tomber.

.*

.Je crois que je dormis deux ou trois jours d’affilée. Peut-être plus. Je tombai malade. J’avais dû prendre froid. Mon écharpe, comme Philippe, était restée là-bas.

Mes parents, alertés par l’université qui ne me voyait plus venir en cours, vinrent me chercher et me firent hospitaliser. Aucun médecin ne sut leur expliquer ce qui avait pu causer cet état de choc. Ma mâchoire resta à jamais scellée sur mon secret.

Lorsque j’émergeais de ce semi-coma, j’étais excessivement faible et il me fut difficile de reprendre contact avec mes cinq autres camarades. Lorsque je fus de nouveau sur pied, que j’eus moins peur de sortir au grand jour et que je trouvai même plaisir à me réchauffer à un rayon de soleil, je me mis en quête de leurs coordonnées mais ne retrouvai la trace de personne. C’était des amis des Philippe. A peine connaissais-je leurs prénoms. Quant à leurs visages, j’aurais été incapable de les décrire : c’est comme s’ils n’avaient été que des silhouettes dans un long cauchemar bourbeux.

A mon retour à l’université, une surprise plus violente m’attendait : Philippe semblait n’avoir jamais existé. Personne ne se souvenait de lui. Les seules réponses que j’obtenais lorsque je demandais si quelqu’un avait eu de ses nouvelles, étaient : « Philippe ? Peut-être, oui, mais il ne devait pas venir très souvent en cours, je ne m’en souviens pas bien. »

Pourtant, nous étions allés à tant de soirées ensemble ! Il n’était donc resté qu’une ombre anonyme, une solitude mêlée à tant d’autres, un visage à peine familier. Quelqu’un le pleurait-il quelque part ? Manquait-il à quelqu’un ? Je m’avisai que je ne savais rien de lui, en dehors de son sourire qui m’avait si souvent troublé. Son nom de famille m’était inconnu, comme sa vie entière. Je n’avais partagé que sa mort atroce. Avions-nous jamais été amis ?

Je fis des recherches dans les journaux des jours suivant notre mésaventure pour trouver un article quelconque sur l’incendie d’un bâtiment, la découverte d’un corps calciné, n’importe quoi qui eût pu attester de la réalité de ce que j’avais vécu.

Rien.

J’aurais pu être traumatisé, me croire fou. Je crois que, finalement, cette absence de preuve me rassura. Je vous l’ai dit, j’étais égoïste. Avais-je rêvé lors d’une inconscience prolongée ? Jamais je n’entrepris de revenir sur les lieux de cette nuit sanglante pour m’en assurer : l’oubli et le déni me semblaient préférables à l’horreur. Et peu à peu, la routine reprit son rythme. Philippe n’avait jamais partagé ma classe, il ne manqua pas à mon quotidien. Il s’enfonça dans le brouillard de mes souvenirs et s’y lova, discrètement.

.

Quatre ans plus tard, alors que je terminais mon cycle de droit, je me promenais, un jour de printemps, avec une amie lorsque je remarquai une ruelle qui me fut étrangement familière. Comment, durant toutes ces années, avait-elle pu échapper à mes balades urbaines et sorties nocturnes ? Bouleversé et tremblant, l’échine parcourue d’une sueur glaciale, je posai fiévreusement ma main sur le bras de ma jolie compagne. Etonnée, elle me vit hésiter et me suivit alors que je m’engageai dans l’impasse, beaucoup moins impressionnante en plein jour.

L’un des bâtiments, celui qui renfermait le mystérieux club, avait été refait à neuf.

La tête me tourna.

– Qu’est-ce que c’est que cet endroit, balbutiai-je, en proie à la plus vive émotion.

Elle me sourit :

– On ne sait pas trop, c’était une ruelle abandonnée. On pense qu’il s’agissait d’un squat. Des artistes ou des clochards. Personne n’en sait rien. Il y a quelques années, ce bâtiment a pris feu mystérieusement. Une bagarre qui aura mal tourné ? Mais cela a bien arrangé la municipalité qui a décidé d’en faire des logements sociaux. Les travaux se terminent à peine, ça a traîné.

– Mais, je n’ai jamais entendu parler de cette histoire, m’écriai-je, abasourdi.

– Tu sais, ce n’était qu’un vulgaire fait divers.

– Je ne comprends pas. Et… il y a eu des victimes ?

– Pas à ma connaissance. C’est pourquoi personne n’en a vraiment parlé.

Elle se tut.

Et Philippe ? Et tous les convives ? Disparus ? Envolés ?

La bouche sèche, j’essayais de rassembler mes esprits et mes souvenirs.

J’allais poser une nouvelle question lorsque mon amie, dans un sourire énigmatique, ajouta : « En revanche, une rumeur raconte qu’on a retrouvé sur place un mystérieux pendentif en émeraude, de forme bizarre, à peine abîmé par le feu. Un bijou de femme ! Mais personne ne l’a jamais réclamé. » Et elle ajouta en riant : « Le mystère demeure donc entier ! »

Voilà donc l’histoire qui revient parfois me hanter lorsque le froid est trop rude ou les ténèbres trop sombres. Jamais personne ne s’est manifesté pour partager ce souvenir terrifiant avec moi. Comme si j’avais été seul à le vivre. De fait, j’ai continué de vivre seul avec ce songe, ce spectre, cette obsession qui, peu à peu s’atténue, comme toute douleur et tout chagrin. Parfois j’ai l’impression que tout est vrai ; d’autres fois, que je suis fou. Je ne cherche plus d’explication. Il me semble que toute ma vie n’a été traversée que de fantômes et que je marche, depuis cinquante ans, dans la même longue nuit qui ne mène nulle part.

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  1. Evidemment que tu peux/dois critiquer !

    Pour ma part, sans renier ce texte et en l’assumant pleinement, je ne l’aime pas du tout. D’une part, parce qu’il sent à plein nez le « travaillé » (sous-plagiat poisseux de plein d’influences) – même si je l’ai tapé au kilomètre au fur et à mesure que venaient les mots – et d’autre part parce qu’il manque tellement de sincérité, qu’il en est horriblement impersonnel.

    Or, je crois que l’écriture doit être quelque chose que l’on fait en y croyant, en étant personnellement impliqué, même, émotionnellement.

    J’ai trop bâclé l’exercice pour qu’il n’en reste pas qu’au stade « d’exercice de style » (genre devoir de classe) (malgré moi, d’ailleurs, car je l’ai écrit d’une traite, sans réfléchir à l’histoire qui se déroulait au fur et à mesure).

    Donc oui, tu peux critiquer sans souci ce texte qui est pour moi, déjà, du lointain passé et quelque chose qui ne me ressemble, je crois, pas vraiment. Voire vraiment pas. (Quoique… il reflète bien ma propension à parfois « tricher » en allant à la facilité et être une espèce d’imposteur-plagieur-copieur :))

  2. C’était quoi le sujet?
     
    Sinon je trouve le style en effet assez fade et trop « scolaire », classique, peut-être même d’un autre temps; on ne sent pas ton pep’s habituel, le côté tragicomique que j’aime tant.
     
    Pour un texte aussi court, j’aurais aimé le début plus incisif, mais l’histoire et les descriptions sont plutôt chouettes.

  3. Micky >> Il n’y avait aucun sujet, le thème était absolument libre d’où mon incapacité à me décider avant la dernière seconde.

    « D’un autre temps », carrément. J’étais sous influence Poe + Barbey. Ma mère m’a écrit immédiatement, « plutôt bien écrit mais manque complètement de modernité » ! 🙂 Mais ça, c’était voulu un peu, le côté nouvelle fantastique du XIXe.

    Cela dit, c’est clairement pas moi. Faut que j’arrête de vouloir être une réincarnation de Charles B. traduisant Edgar Allan P. ^^

    Et oui, trouvons un autre concours et concourons ensemble ! 🙂

  4. Ah ouais, ce serait chouette! Si j’avais su, ou si je m’en étais souvenu, j’aurai pondu un truc aussi, histoire de.
     
    Ca donnerait quoi une nouvelle fantastique du XXIème siècle? Un épisode de Joséphine Ange Gardien? Ah si, j’ai lu des nouvelles de Maurice Dantec je crois y’a pas longtemps. Mais j’suis pas sûr que ça date de la dernière décennie…

  5. Beaucoup de choses à partager, Célinette, dont je parlerai plus à loisir dans un courrier privé. Après avoir bien relu ton texte (que je vais imprimer pour plus d’aisance)
    .
    Tu écris bien, vraiment bien, et ton pastiche de Barbey d’Aurevilly m’a sauté aux yeux, sans aucunement  démériter. C’est plutôt au niveau du contenu qu’il y aurait à redire:  car toi, non, tu n’es pas « diabolique »…;-)

  6. Cuau >> Oui, ce que j’aime n’est pas forcément moi, en fait 🙂 Mais enfin, venant de toi, le « sans aucunement démériter » me fait rudement plaisir, sachant l’attachement que tu as à Barbey (que moi aussi, j’aime.) Reste plus qu’à trouver mon style à moi 😉 J’attends ton mail de pied (oeil) ferme !

  7. « vraiment,j’aime écrire définitivement » voilà ce que je retiens de l’édit ci-dessus ! oui et cette nouvelle est  très bien écrite ! je suis sùre,et je ne suis pas la seule à le penser,que vous pouvez être et que vous serez un(e) grand(e) auteur(e) .

  8. jesaispas >> Merci beaucoup… L’avenir dira bien si l’écriture est mon destin 🙂
    Dites, vous ne seriez pas la dame que j’avais croisée dans la file de Sempé au Salon du Livre en mars dernier par hasard ??

  9. Micky >> Non mais tu me vois filer l’adresse de mon blog dans les files d’attente ? Je t’en prie ! J’ai aussi une dignité humaine ! Non môssieur, cette dame me l’avait gentiment demandé car elle m’avait trouvée « drôle » (je crois) et Papatte lui avait dit que je tenais un blob. Mais si ça se trouve, ce n’est pas cette dame. Jesaispas, quoi 🙂

  10. j’ai pas encore commenté, parce que pas le temps de le faire comme il faut…Moi aussi, le coté Barbey d’Aurevilly m’a sauté aux yeux, mais aussi un petit coté Ponson du Terrail…
    Pour moi, c’était un exercice de style rondement mené et agréable à lire, tres inspiré des romans gothiques.  La péripétie est convenue, mais on sent bien que cela fait partie du jeu.

  11. Princesse >> Jamais lu Ponson du Terrail pour le coup, je suis curieuse !

     

    Micky >> Attends, j’ai engagé personne ^^, Papatte a juste dit à la dame que j’étais effectivement drôle en vrai (ouais !) et que j’avais d’ailleurs un blog (parfois drôle) et après, celle-ci m’a demandé l’adresse. Au départ, je ne voulais pas car cela me gênait et puis comme elle insistait, j’ai cédé. Mais rien ne dit que c’est elle 🙂

  12. Ça aide d’avoir des amis qui savent rebondir 🙂
     
    Non mais c’est bien, ça prouve que tu dégages une aura capable d’attirer les gens à toi. C’est ça le charme magnétique de ta positive attitude.

  13. non,non je ne suis pas cette dame! En fait je suis « tombée » par hasard sur votre blog que je trouve bien écrit,bien raconté.Vous maniez l’humour,l’émotion,l’auto-dérision avec finesse.C’est un régal de vous lire .On suit cela comme un feuilleton.Suite au prochain article !

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