Brève histoire d’amour

Je l’observais.

Il était assis en face de moi, un peu en diagonale, sur l’un des strapontins qui se trouvent près des portes de la rame. Je l’observais, les yeux mi-clos, au chaud dans mon manteau, engoncée dans mon casque audio. Je somnolais un peu aussi, mais mon regard s’était plus ou moins vaguement arrêté sur lui. Non pas qu’il fût beau, ou même séduisant. Peut-être le regardais-je lui parce que, à cet horaire un peu tardif de la matinée, il n’y avait déjà plus la foule compacte habituelle des heures de pointe. Quoiqu’il en soit, son visage attirait mon attention. Il me rappelait vaguement celui de Gérard Miller, ce psy cathodique au rictus désagréable et à la voix détestable mais doté de ce je-ne-sais-quoi d’infime et indéfinissable qui le rend tout de même intéressant.

L’homme que j’observais avait ce même côté légèrement ombrageux, voire instable, dans mon imagination, puisqu’il m’évoquait en même temps Norman Bates (ou Anthony Perkins jouant Norman Bates). Mais comment, vous demandez-vous sans doute, un type peut-il ressembler à la fois à Gérard Miller et Norman Bates ? Dans mon esprit, c’est ainsi : tout est affaire de références et, en matière de visages, j’ai cette inévitable manie de toujours trouver des ressemblances ou, dirons-nous plus largement, des correspondances, que d’aucuns jugent la plupart du temps farfelues. Sauf que moi, je suis intimement persuadée qu’il existe un nombre assez restreint de typologies de visages et que, bien souvent, on peut très facilement trouver des connexions physiologiques, plus ou moins évidentes, entre les êtres. Je ne parle pas de ressemblances flagrantes comme entre sosies, mais parfois, un sourire, une mimique ou même un geste, peuvent faire surgir dans mon esprit l’image d’une personne complètement différente.

Donc devant moi se tenait, mince et sec, le sombre et sourcilleux Norman Miller et j’étais assez contente de mes comparaisons physiques, lorsque je vis, soudain, s’illuminer cet étrange visage. La porte à côté de moi venait de s’ouvrir et, au moment où il levait son regard, lentement, comme devant une exquise apparition, passa rapidement une blondeur féminine enveloppée de froid.

La jeune femme qui venait de sortir de ses rêveries sombres le mystérieux ténébreux s’installa juste derrière lui, tandis qu’il se retournait impulsivement pour la suivre du regard. Moi, soudain réveillée, je regardais la scène comme si j’étais au théâtre ou au cinéma. Mes yeux curieux se posèrent successivement sur l’homme, visiblement séduit, puis la jeune femme, qui n’avait encore rien vu mais qui leva les yeux à cet instant sur moi. Embarrassée, je détournai les miens rapidement pour revenir au personnage principal de mon histoire imaginaire et croisai à son tour son regard. Il avait vu que j’avais vu et, juste derrière, dans un flou très artistique, la blondinette, au charme très « Gwyneth Paltrow-esque », sûrement un peu plus jeune que lui, comprit qu’il se passait quelque chose.

Je dois dire que la situation était assez parfaite, aussi bien dans la chorégraphie des regards que dans la synchronisation des diverses compréhensions. Je baissai la tête pour faire mine de me rendormir mais continuai d’observer d’un oeil torve et sournois la scène dans la vitre du métro.

Norman, visiblement troublé et émerveillé, se retourna encore trois fois. Mais Gwyneth, qui avait soudain tout compris, s’était enfermée entre ses deux écouteurs et baissait les yeux avec une impitoyable candeur, lorsqu’il tentait de capter son attention.

Puis, peu avant de descendre, l’homme se leva et se tourna une dernière fois délibérément en direction de la jeune femme. Rien à faire. Elle restait muette – et surtout aveugle – à ses regards insistants. Un court instant, j’ai cru, j’ai espéré qu’il allait oser.

Mais non.

La porte s’ouvrit. Il descendit. Elle se détendit. Je me rendormis.

Cette petite comédie sentimentale furtive et clandestine me ravit toutefois pour le restant de la journée et les vers de Baudelaire dansèrent dans ma mémoire toute la matinée.

« Car j’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,
Ô toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais ! »

Demain, je me lève plus tôt et je cours lire les petites annonces de Métro !

11 comments / Add your comment below

  1. Dommage que ça sente mauvais !
    Désolée pour la coupure de conversation téléphonique : plus de batterie et j’en ai profité pour courir supprimer toutes mes traces d’internet (ou presque) ! Ouf !
    On s’appelle samedi ou dimanche, anyway, pour Budapest.
    Bis bald !

  2. Ouiiii, c’est bôôôôôô…
    (dans les salles obscures aussi, il s’en passe des choses…)

    Et les annonces du Métro, c’est juste culte !!! (qui ne rêve pas de s’y reconnaître un jour ^_^)

    Par contre, je m’interroge, C’EST QUOI CETTE HISTOIRE DE BUDAPEST ?????????!!!!

  3. Dans les salles obscures ? Mais encore ? 😉
    Moi, il ne m’est jamais rien arrivé dans une salle obscure (snif)…
    Ca me fait penser au début de « In-I », la choré de Akram Khan avec Juliette Binoche : la rencontre se passe au cinéma, elle tombe amoureuse de lui en le voyant de dos, en voyant sa nuque (il me semble)…
    Pour Budapest, comme je pars avec toi à Angoulême, pas de jalouse (HiHi), je pars un week-end avec Mimine en Hongrie ! Mais je propose ensuite un week-end soit à Copenhague, soit à Stockholm (en fonction des prix des vols low cost !) Je vais avoir pas mal de jours de congé cette année, vu que je n’ai pas pris grand chose l’an passé et comme le Japon et la Corée, ça tombe un peu beaucoup à l’eau… Voilà ! J’ai envie de bouger ! (Même si je viens de m’offrir une veste en cuir qui m’a coûté trois bras, trois jambes, deux yeux et la peau du cul…)

  4. T’as un don pour embellir 3 petits regards pour en faire une jolie histoire nemo tu sais.
    Perso la dernière chose qui m’est arrivée dans le métro sur la 1 m’a laissé une drôle d’impression. J’étais assis sur une des monoplaces et je comatais un peu. A un moment je lève les yeux et je vois qu’une fille me regarde sur le siege situé sur la diagonale opposée. Bon, elle est pas trop mon genre donc je la calcule pas trop. Mais son regard revient vers ma personne avec une fréquence et une insistance un peu trop élevées pour être du classique matage anodin dans ce grand cirque du metro parisien. Je tourne alors ma tête dans sa direction et je lui fait un petit sourire genre bon tu vois …voila quoi…genre…ben en fait je sais plus trop… Breeeef je lui ai souri et elle a baissé les yeux ma voisine 🙂 Le problème après ça, c’est que son manège à 2 mètres continuait et moi ça a fini par me mettre un peu mal à l’aise pour que je ne sache plus où poser mon regard (entre les tetes, sur la vitre, au niveau d’un panard, mes pupilles faisaient un peu le grand 8). J’arrive finalement à ma station et en me levant QUE VOIS JE en regardant vers elle sur ses genoux, un carnet de dessin!! Elle était en train de me croquer la cocotte, et j’ai même pas eu le temps de voir ma tronche en plus à cause du bordel de Tuuuuuuut qui raisonnait. Bwaaah je savais plus quoi penser en descendant du wagon. Est ce que je lui plaisait et qu’elle voulait garder un souvenir impérissable de moi (sic)? Ou alors est ce juste mon visage qui l’avait interpellé « artistiquement » parlant genre « c’est quoi ce gugus il sort d’où » même si je vois pas ce qu’elle de spéciale ma gueule ha ha ha? En tout cas je me suis senti un peu violé dans mon intimité à être dessiné sans le savoir. C’etait assez bizarre comme sentiment. Bon dans le doute mon ego privilégie la première hypothèse…

  5. Kim >> Ah ah ! T’as plus que deux solutions :
    1. Tu passes deux jours à mater tous les blogs BD existant (au cas où la demoiselle poste ses oeuvres sur le net)
    2. Tu passes une annonce dans « Métro » (allez, fais-le, siltoplé, fais-le !!! ^___^)

  6. Huuuuu
    >> 1. Je sais pas si elle a capté toutes les subtilités de mon visage l’inconnue de la ligne 1 🙂 Je n’ose aller découvrir le portrait qu’elle m’a tiré (par pitié j’espere en tout les cas que cela va delà de 2 petites fentes obliques). Et en plus je sais même pas si je me reconnaitrais car tout dépend si elle m’a croqué avec son coeur (et là je risque d’être beau gosse) ou si elle a cherché la caricature (et là je préfère passer un zoyeux WE sans cauchemar).
    >> 2. Ca remonte à 2 semaines quand meme lol. Et puis j’accrochais pas avec elle 🙂 Ce qui n’etait pas le cas de la petite japonaise de la ligne 5…soupir….

  7. Kim >> Ah parce que tu arrives à reconnaître les Japonaises ? (des Viets, des Coréennes, des etc.) ^_^
    C’est clair que moi, j’aurais trop peur (d’être vexée !) de découvrir un portrait que l’on fait de moi, HuHu…
    En même temps, parfois, la caricature c’est mieux (plus drôle) que l’horrible portrait néo-réaliste au crayon de papier et au crayon blanc qu’on dirait un avis de recherche pour personne déjà morte… 🙂

  8. Ouais j’arrive à distinguer avec une précision redoutable les chinois des vietnamiens qui sont plus ou moins cousins. En revanche entre les coréens et les japonais c’est des fois assez dur au niveau du visage. Je me base pour donner mon super verdict arbitraire sur la tronche et le look (dans le cas où ils n’ouvrent pas la bouche il s’entend) . Longtemps les noich ont cultivé je trouve un look assez cheap ce qui me permettait de les repérer à la chaîne mais bon là ils évoluent grave et c’est de plus en plus dur de les distinguer des japs (surtout pour les filles). Les viets quant à eux ont les yeux un peu moins bridés. Enfin c’est dur à expliquer comme ça par ce que c’est quand même hyper subjectif mon analyse à 2 balles^^
    Quant à la japonaise je l’ai su par ce qu’elle me l’a dit au cours de la discussion qui a suivi mon abordage assez bancal lol

  9. Non, justement, je suis une nullité en « reconnaissance » asiatique !!
    Ah ah pour « l’abordage assez bancal » ! Mais chapeau d’essayer ! (Cela dit, le jour où un vilain a essayé avec moi, je l’ai maudit intérieurement car je le trouvais moche et super lourd, quelle injustice, quand même…)

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