Une curieuse disparition

Il y a quelques mois, je vous présentais sur ce blob mon voisin : M. Sanchez (je rappelle que le nom a été changé pour préserver son anonymat et sa tranquillité de vie), vieux monsieur d’origine espagnole, créchant seul dans le petit appartement face au mien d’où émane une odeur étrange pour ne pas dire dégueulasse – et c’est pas Mimine, qui a failli tourner de l’oeil sur son palier, qui dira le contraire.

M. Sanchez, au début, je le trouvais plutôt sympa. Mais sur la fin, un peu moins.

Le premier jour où il m’avait vue et serré la main (car je suis polie, je serre la main de mes voisins, mais maintenant, j’ai arrêté parce qu’ils croient tous qu’on va devenir trop potes, boire le thé et le café ensemble et peut-être plus, j’en sais rien, je veux pas savoir !!!), il m’avait fait entrer chez lui, ce qui m’avait bien sûr fait flipper, parce que bon, les vieux pédophiles indiens, maintenant, je m’en méfie et depuis, il n’avait de cesse de me poursuivre de sa chaleureuse et un peu trop familière sympathie. Depuis l’épisode de ma serrure, qui avait été le « climax » de notre relation avec contact charnel et tout et tout (quand j’y pense, quand même, je suis vraiment concon de ne pas avoir gueulé un bon coup en refusant qu’il me tripote le front et les cheveux !), il semblait me vouer une amitié un peu envahissante.

Une ou deux fois, il avait téléphoné chez moi juste après m’avoir entendu claquer ma porte d’entrée, ce qui fait que je n’osais plus rentrer chez moi avant 23H (non, je plaisante, mais quand même, j’avais toujours un peu peur de le croiser.) Surtout, dès qu’il me voyait, il se débrouillait toujours pour me faire entrer dans son chez lui rikiki, me faire asseoir sur sa super banquette faite mains et me tenir la jambe pendant au moins une heure en me racontant ses problèmes de plomberie dans un langage hispano-franco-gnognotesque incompréhensible. A la fin, je dois l’avouer, je commençais à m’inquiéter de cette relation de voisinage un peu encombrante.

Or donc, le 31 décembre dans l’après-midi, en allant faire mes courses pour le réveillon du soir avec quelques amis, qui donc je croise donc venant en sens inverse du mien ? M. Sanchez !!! M. Sanchez qui, évidemment, s’arrête, me serre la main et commence à me taper la discute alors que j’ai un paquet de crevettes congelées dans mon sac Picard. Eh oh, cher monsieur, c’est pas que je m’ennuie avec vous, mais tout de même, vous voyez bien, j’ai des crevettes dans mon sac qu’il faudrait bien mettre au congélateur, là. Ni une ni deux, M. Sanchez s’incruste : « Vous rétournez à votre appartement là ? Yé viens avec vous ! »« Quoi ? Hein ? Mais… Heuh… »« Tut tut tut ! Yé souis allé au marché ce matin et mon vendeur de frouits et légoumes m’a donné un ananas. Il est trop gros pour moi, yé vais vous en donner la moitié. »« Bin c’est gentil, mais bon, l’ananas… »

De toute façon, quoique j’aie à dire, c’est perdu d’avance, hein. M. Sanchez, il est libre d’aller où il veut, de me suivre si il veut. A notre étage, rebelote de rebelote de rebelote, je me retrouve dans sa cuisine, à récupérer une énorme moitié d’ananas. « Pour moi, l’amitié c’est important » me dit M. Sanchez, très sérieux. Ah bon, parce qu’on est amis ? « Pour moi aussi » réponds-je faiblement. Rhhhaahahhahhah la nuuuuuulle, la nuuuuuuulle !!!

« Regarde », qu’il me fait, M. Sanchez, mélangeant allègrement le vouvoutement au tututement. Et de son doigt de magnétiseur, il me désigne son four où, la dernière fois, il avait fait réchauffer sa ratatouille qu’il m’avait obligée à goûter. Dans le four : un poulet. Nom de Dieu, pensé-je, il va me forcer à bouffer de son poulet. Avec la chance que j’ai, en plus, c’est un poulet atteint de grippe aviaire. « Yé fait couire un poulet », qu’il me dit. Ah bon, j’avais pas remarqué. « Ce soir, yé pensé, si tou veux, tou peux vénir manger lé poulet avec moi ».

« Aaaaahhhh mais heuuuuhhh, c’est très gentil, mais bon… vous savez M. Sanchez, ce soir, je ne suis pas seule, hein… Je reçois des amis, je fête le réveillon avec des amis, d’ailleurs vous voyez, il faut que j’aille finir mes courses là. »

« Ah pardon, pardon… Yé pensé que si vous étiez seule… »

« Eh bin non ! Bon au revoir, hein… … … Mais vous, M. Sanchez, vous ne fêtez pas le réveillon avec quelqu’un ?… Vous êtes seul ce soir ? Vous avez passé Noël seul ? »

« Oui. »

Alors là, forcément, le petit ange de Noël, le même qui parlait aux personnages de BD du magazine de Spirou que je lisais étant enfant, m’est apparu et m’a dit : « Céline, tu ne peux pas laisser ce brave homme fêter le réveillon seul. Sois urbaine. Sois HUMAINE. INVITE-LE. » Le tout accompagné de chants de Noëls traditionnels sur fond de carillons bienveillants. L’esprit de Noël s’était posé sur ma tête et j’ai donc dit, tout naturellement : « Eh bien dans ce cas, venez fêter le jour de l’an avec nous. » Et dans un ultime moment de lucidité : « Mais au dessert, hein. Je viendrai vous chercher vers minuit, pour le champagne. » Parce que je sentais bien que si je l’invitais pour l’apéro, M. Sanchez serait resté jusqu’au dessert !

Donc voilà. Ce 31 décembre, je dois dire que j’ai fait ma bonne action, la seule de l’année d’ailleurs, en accueillant chez moi un vieux monsieur tout content de se joindre à nous.

D’ailleurs, en offrande, quelques minutes plus tard, alors que je mets enfin mes crevettes au congel, qui vient sonner à ma porte ??? Eh ouiiiiiiiii, vous êtes drôlement perspicaces : M. Sanchez !!!!!!! « Pouisque tou m’invites, yé té donne mon poulet. » Non mais c’est pas bientôt fini ces propositions indécentes ? Viens prendre mon ananas, je te donnerai mon poulet ?! Y’en a marre à la fin. Là, je suis ferme, intraitable comme Pierre Martinet (mais si, le traiteur intraitable) (oui bon, je la fais tout le temps, désolée) : « J’ai à manger pour ce soir, NON MERCI. » Oh putaingcon, c’est la première fois que j’ose dire NON à M. Sanchez. Du coup, il est tout penaud : « Yé né voulais pas blesser, yé m’excouse. »

Je lui ai à peine parlé un quart d’heure que je suis déjà crevée. Et puis en plus, même si je n’ai rien contre lui, je me dis que j’ai encore fait une boulette à avoir invité sur un coup de tête M. Sanchez avec mes amis, déjà que j’ai très peur que le réveillon ne tourne au fiasco.

Bon, finalement, pour résumer, le réveillon s’est très bien passé et nous nous sommes bien marrés, nous n’étions que six (Mr. A., Cuauhtli, Mimine, Cynthia, Valentin et moi) mais ça n’était pas plus mal. Bref.

A minuit moins trois cacahuètes, on réalise qu’il est bientôt l’heure de se faire des papouilles et de se souhaiter les voeux, alors on va chercher M. Sanchez, qui nous attend, derrière sa porte, en charentaises. Moi qui le croyais déjà endormi, pas du tout, il nous attendait !

Drôle d’ambiance. Heureusement, la brave Cuauhtli qui parle couramment espagnol entame la conversation et lui permet de ne pas se sentir trop seul. Mais bon, il se sent quand même tout bizarre, je pense, alors que fait-il, M. Sanchez, hein ? Il nous sort le grand jeu de la divination et se met à passer en revue les personnes présentes… Et là, stupeur, tromperie sur la marchandise, faux et usages de faux, il dit à mes amis exactement la même chose qu’à moi, sur l’intelligence, les facilités au travail, l’autorité… J’HALLUCINE !!! Donc, après nous avoir fait la bise pour nous souhaiter plein de bonnes choses (moment un peu surréaliste), il passe en revue un peu tout le monde en essayant de deviner la personnalité de chacun et finit par entraîner dans son délire et son appartement Mr. A., bêtement réceptif à ce genre de trucs.

Du coup, au dessert, M. Sanchez et Mr. A. nous ont quittés pour aller tirer les cartes de Mr. A. chez M. Sanchez. Vous me suivez toujours ?

Pendant près d’une heure, Mr. A. est donc resté à se faire lire l’avenir par mon voisin folklo jusqu’à ce que nous allions le tirer de l’antre sanchezienne pour saluer les amis qui partaient.

Fin du réveillon, un peu bizarre, un peu marrant, un peu original.

Après quoi, j’ai eu peur que M. Sanchez ne nous croie devenus véritables amis. Eh bien, étrangement, c’est tout le contraire qui s’est produit !!!! Depuis le mois de janvier, je ne l’ai pas revu une fois, il n’a pas sonné à ma porte, ne m’a pas appelée après m’avoir entendu rentrer, ne m’a pas relancée pour son aide juridique, rien de rien de rien !!! Je me demande si le fait de m’avoir vue entourée, avec un copain, des amis de caractère (Mimine a farouchement refusé qu’il lui tire les cartes) n’a pas joué quelque part comme un déclic. Si ça se trouve, il me prenait (encore) pour la pauvre chinoise émigrée sans famille et qui aurait pu lui préparer sa soupe de nouilles chinoises le soir !! Bon, je délire complètement, n’empêche, depuis ce réveillon, je n’ai plus entendu parler de lui, donc il y a quelque chose qui fait qu’il n’a plus envie de me voir.

A tel point que je me suis presque inquiétée (!!) – je ne voudrais pas être accusée de non assistance à petit vieux seul – et du coup, l’autre soir, en rentrant chez moi, j’ai regardé la façade de mon immeuble pour voir si je voyais ses fenêtres allumées. Et oui, elles l’étaient. Bon, M. Sanchez est toujours en vie. Bien. Et il me laisse tranquille. Très bien.

Il a curieusement disparu et j’en suis soulagée.

En revanche, depuis peu, mon voisin d’à côté a pris le relais. Le djeun’s dont le frère s’occupe du café du bas. Celui qui m’offrait des cerises, m’invitait à prendre un café. Bon, j’ai pas vraiment envie de prendre un café avec lui, c’est vrai – en plus, c’est ignoble parce que s’il était beau (si, par exemple, c’était ce superbe type brun aux lunettes rouges et au labret qui m’invitait, mais non !), il est probable que je ferais un effort (oui, pardon, je suis vraiment une ordure de me baser sur le physique pour accepter de lier conversation avec un inconnu !!! *___*) ! Mais lui, bof. En plus il parle avec un super accent arabe que je ne comprends pas trop (je suis abonnée aux accents). L’autre soir, je le croise dans les escaliers en train de manger avec les doigts des frites molles et du hareng. Il me tend l’assiette en me disant (gentiment) : « Vous en voulez ? »

Bon sang, mais j’ai vraiment une tête à manger du poulet cuisiné au micro-ondes ou des frites cuites et recuites dans l’huile ???!!!

Et l’autre jour, attablé au café, il me voit sortir de l’immeuble : « Tu prends un café ? » (parfois, lui aussi, il me vouvoie ou me tutoie !) – « Heuh, non, c’est gentil, mais j’ai pas trop le temps. »« Ouais, à chaque fois vous n’avez jamais le temps ! » me répond-il sèchement.

Alors là, vraiment, je dis merci. J’aurais pu être la voisine du beau mec brun à lunettes rouges, éventuellement des trois japonais rigolos, ou même de la maman et de sa fille que j’ai croisées un jour dans le hall. Eh bien non ! Il faut que je tombe sur les deux zarbis de l’immeuble. Le pire, c’est qu’au fond, je culpabilise un peu de n’être pas plus gentille avec ces types qui ne m’ont rien fait de mal. Mais bon, en même temps, je ne peux pas être sympa avec tout le monde ! Je n’y peux rien si je n’ai pas envie d’être pote avec eux !

Si ça continue, je crois que je vais inscrire sur ma porte : « Mariée — deux enfants — et lesbienne. »

Non mais c’est vrai quoi.

4 comments / Add your comment below

  1. En plus, ce Sanchez est/était(?) peu sympathique: sur le ton de la complicité, en espagnol, il m’ a expliqué qu’il se sentait beaucoup plus à l’aise en Espagne à l’époque de Franco: « au moins, il n’y avait pas tous ces voyous, drogués, pédés, etc. » 🙁 . Comme je lui ai rétorqué sèchement que c’était une dictature, nous nous sommes un peu battu froid tout le reste de la soirée, même s’il m’a déclaré ensuite que j’étais intelligente, avec de l »autorité, bla, bla, etc. (v + haut). Enfin, soyons juste, je ne suis pas certaine d’avoir tout compris, son accent andalou étant peu compatible avec mon accent mexicain 😉

    Mais du coup, il a dû penser, Célinette, que ta maison était un nid de gauchistes, le couteau entre les dents… Fort bien : laissons donc la peur du rouge aux bêtes à cornes! (slogan de mai 68)

  2. Zut, doublon une fois de plus: je dois probablement à un certain moment appuyer sur une touche fatidique, mais je ne sais pas laquelle… En tous cas, Célinette, efface mon premier post: c’est le 2ème qui est le bon (fautes de frappe corrigées, et texte complété) 🙂

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