Des visages, des figures

Matisse, Couverture de la revue Transition, 1949

Une nouvelle semaine a commencé, après un week-end bien occupé.

Samedi, mes parents et moi sommes allés récupérer des affaires dans l’appartement de mes grands-parents maternels. Sensation étrange que de choisir de la vaisselle et des livres appartenant à des personnes encore en vie mais qui ne peuvent plus en jouir. Sensation étrange, aussi, que de revoir ce petit appartement, qui m’a semblé appartenir à une autre vie après tout ce temps. Six ans, peut-être plus, que je n’y étais pas retournée. Seules de tristes traces noirâtres sur les papiers peints rappelaient qu’il y avait eu des meubles. Vides, les pièces étaient sinistres et misérables. Les quelques derniers effets de mes grands-parents étaient entassés dans des caisses en plastique, comme pour un ultime déménagement. J’aurais cru ressentir un plus gros choc en pénétrant, des années après, dans ce lieu familier et anciennement chaleureux où la peur cheminait de concert avec le bonheur. J’ai simplement été triste.

Avec mélancolie, j’ai récupéré quelques trucs utiles et puis des livres. Bien que d’un milieu très modeste (mon grand-père était ouvrier chez Berliet et ma grand-mère domestique puis femme au foyer), mes grands-parents étaient des gens curieux et désireux de s’instruire. J’ai emporté avec moi les Carnets du major Thompson de Pierre Daninos que j’avais lu il y a longtemps et qui m’avait bien fait rire à l’époque. J’ai aussi pris deux gros livres qui m’avaient fascinée dans mon enfance, sur « les mystères du monde » et les « phénomènes inexpliqués » (l’Île de Pâques, les Nazcas, les ovnis…) ainsi que les rares BD rafistolées qui traînaient encore, notamment le premier Rubrique-à-Brac avec lequel j’avais découvert Gotlib. Je l’ai d’ailleurs donné à mon frère qui, par principe, ne voulait rien qui ait appartenu à mes grands-parents mais dont la bibliothèque a besoin de s’étoffer un peu.

Il y a quelques jours, je suis tombée sur d’anciennes photos que papa triait. Combien de secrets et mensonges les familles dissimulent-elles derrières les poses souriantes ?

Le soir, Djé est venu manger des crêpes avec nous. Nous avons voulu faire voir le Couperet à nos parents mais maman n’a pas tenu devant la noirceur du sujet. Du coup, on s’est rabattu sur les inaltérables Aventures de Rabbi Jacob qui me font toujours pleurer de rire (même après l’avoir vu trois fois en trois semaines !) J’ai le rire aussi facile que la larme.

Dimanche a été plus solaire. Comme il faisait beau, j’ai eu très envie de profiter du soleil après ces mois de grisaille interminable qui m’ont plombé le moral. Djé (et sa chienne E.T.), Nico et moi sommes donc allés nous balader dans les Monts d’Or. Au sommet du mont Thou, le vent glacial nous a décollé les oreilles et le nez, mais le grand air nous a fait du bien. Au retour, ce bol d’oxygène nous ayant un peu saoulés, c’est dans un semi-coma que j’ai fini la soirée, les doigts de pieds frigorifiés sous une doudoune, un châle et des coussins.

Aujourd’hui, j’ai profité de mes derniers jours sur Lyon. Maman et moi sommes allées au parc de Miribel prendre un peu l’air et le soleil et, ce soir, je suis allée dîner chez Rom’s et Sylvie.

Rom’s – j’en parlerai une prochaine fois – est un ami du lycée, l’un des rares que j’ai gardés. Nous nous sommes rencontrés au détour d’une table du lycée, parce qu’il aimait dessiner et que j’aimais dessiner. Grâce à nos correspondances sur bureaux, nos heures de cours furent moins longues et plus romanesques. Je ne sais pas comment lui et moi avons pu avoir notre bac parce que, quand je repense au lycée, je ne me souviens de rien, sauf du fait que je courais, dans chaque salle, comme une dératée à ma place attitrée pour lire les réponses que m’avaient faites mes correspondants, les recopier sur mon cahier de brouillon et y répondre, sans oublier d’y adjoindre, lorsque le prof n’était pas trop regardant, une oeuvre éphémère au crayon de papier. Rom’s, c’est donc un ami de cette époque.

J’ai eu l’honneur d’être témoin à son mariage l’an passé (bon, il n’a toujours pas reçu de cadeau de mariage, mais je n’oublie jamais ce que je dois ^^) et, bien qu’il soit finalement aussi paresseux que moi en « keepintouching » (2 ou 3 bonjours sur msn, 1 ou 2 mails de temps à autres), nous essayons de nous voir de loin en loin (2 ou 3 fois par an, huhu). Ce soir, ça a été vraiment sympa (il imite super bien les bruitages d’Albator ^^) et j’ai vu le home sweet home que lui et sa femme se sont aménagé. Trop mignon !

Après les avoir quittés, je ne suis pas rentrée immédiatement à la Croix-Rousse. J’ai décidé de retourner dans le village où j’ai passé la deuxième partie de mon enfance, V. et ses environs. Notre ancien lotissement n’a pas trop changé. Dans la nuit, il m’a paru fantômatique et comme sorti d’un cauchemar. Encore un vestige d’une vie parallèle. J’ai revu notre précédente maison, mais pas assez distinctement pour remarquer de notables modifications, en dehors du portail noir un peu lugubre. Ensuite, je suis montée un peu plus haut au-dessus du lotissement.

Les vergers qui, autrefois, bordaient la petite route, et où je piquais parfois des pommes, ont été rasés et remplacés par des lotissements en construction. Je n’ai rien reconnu, sauf la petite maison sur laquelle une copine d’enfance et moi avions déliré. J’avais décrété que cette maisonnette, à l’époque entourée de hautes herbes, était louche et nous avions passé un coup de fil anonyme à son propriétaire après avoir cherché son numéro de téléphone dans l’annuaire. Une vieille dame nous avait répondu et nous avions raccroché, le coeur battant et terriblement excitées d’être « sur une piste ». J’étais persuadée, comme dans une aventure du Club des Cinq que cette dame devait être séquestrée ou maltraitée par son fils, sans doute une brute (puisqu’il nous avait un jour chassées de son terrain en criant très fort) et nous avions joué aux détectives en épiant la maison, couchées dans les herbes, en grignotant des chocos. Cette nuit, cette petite maison semblait bien inoffensive au milieu de toutes ces demeures en construction.

J’ai ensuite fait un tour dans Ch., passant devant les maisons de mes copines de cette époque, sans nostalgie particulière mais avec le plaisir retrouvé de conduire la nuit, avec de la musique dans la voiture. En voyant ces maisonnettes endormies dans ces lotissements proprets, plongées dans un noir profond aux branches frissonnantes, je me suis dit que je préférais vraiment les nuits en ville, moins oppressantes et plus « vivantes ».

J’ai fini mon petit tour nostalgique par l’école de V., l’école de mon enfance devant laquelle un souvenir a légèrement pincé mon coeur. Je me souviens des noms de toutes les maîtresses que j’ai eues là-bas mais celle que j’aimais particulièrement, c’était Mme Chazal, qui était aussi la directrice, et à qui – avec quelques copines un peu gentillettes – j’allais régulièrement chanter une chanson (notamment Rox et Rouky – qui était mon tube de l’époque !) après la cantine, avant de l’avoir comme maîtresse en CM2. J’ignore dans quelle mesure elle n’était pas gavée par notre petite chorale, en tout cas, je la revois très bien nous écoutant avec un large sourire, tandis que nous chantonnions le dos collé contre le grillage.

Je me souviens parfaitement de Mme Chazal car, outre une voix aiguë assez insupportable, elle avait un regard à la fois sévère et bienveillant que j’admirais. Elle encourageait notre goût de l’écriture en nous donnant de nombreuses rédactions à faire et notre intérêt pour la lecture en nous faisant rédiger des fiches résumés sur des livres de poche comme Un sac de billes ou un livre de Jules Verne que je n’ai jamais pu lire – tant Jules Verne m’ennuie ^^Elle était très « vieille école » / « vieille France », mais dynamique aussi (elle nous avait organisé un séjour culturel à Paris de quelques jours et partait chaque année en classe de neige !) C’est le genre de maîtresse que tout écolier devrait avoir un jour.

Ce soir, donc, en voyant les petites lumières de l’appartement de fonction allumées, je me suis demandée qui, aujourd’hui, la remplaçait. Vit-elle encore, d’ailleurs, cette brave Mme Chazal ? Longtemps, j’ai voulu lui écrire (car j’écris toujours à tous ceux que j’aime comme Prévert dit tu à tous ceux qu’il aime) mais je ne connaissais pas son prénom et n’ai jamais trouvé son adresse dans l’annuaire.

Finalement, cette petite promenade nocturne d’une heure en voiture m’a un peu foutu le cafard. Quand je regarde en arrière, je repense aux gens que j’ai aimés (au sens large) et qui ne l’ont jamais su, vu ou compris. Les gens que j’ai ratés et/ou qui m’ont ratée, peut-être parce que je m’y prends mal aussi pour dire « je vous aime ». Finalement, ce n’est pas tant les endroits de mon passé qui me manquent, mais les personnes que j’ai croisées et qui ont marqué mon souvenir – et peut-être plus sans le savoir. Celles que j’aurais voulu garder dans ma vie, dont j’aurais aimé recevoir des nouvelles, des avis, des conseils.

Mon paradis perdu c’est elles.

1 comment / Add your comment below

  1. C’est beau comme du Hugo, vous devriez publier vos mémoires pour faire concurrence à SdB (‘Mémoires d’une jeune fille rangée’, non, non j’ai pas écrit (dé)rangée 😉 ).
    Et je ne plaisante pas, c’est très sérieux.

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