Ô rage, ô désespoir : un Cid insipide

Hum, je vais sûrement encore passer pour la péteuse de service qui prétend critiquer un travail qu’elle serait incapable de faire, mais vraiment, je ne peux pas ne pas parler du triste Cid que nous vîmes dimanche soir à la Comédie Française – où, je le précise, il m’est arrivé de passer d’excellents moments (Dom Juan de Molière mis en scène par Lassalle ou encore les Grelots du fou de Pirandello mis en scène par Claude Stratz.) – Je précise cela pour qu’on ne m’accuse pas de haine gratuite (dont je me suis fait une spécialité) envers une institution souvent critiquée pour son poussiérisme mais pour laquelle j’ai un certain respect.

Dimanche, néanmoins, il faut reconnaître que la déception, pour ne pas dire l’horreur, fut grande.

Nico, dans son appétit de culture pantagruélique, tenait absolument à découvrir les joies de notre beau patrimoine théâtral et c’est avec peu d’espoir que nous allâmes quémander quelques places de dernière minute à la Comédie Française pour le spectacle du soir, qui s’avéra – à ma grande joie – être le Cid. Bien qu’ayant vu plusieurs pièces de Racine au théâtre, je n’avais encore jamais eu l’heur de voir sur scène le chef d’oeuvre de Corneille. C’est donc véritablement enthousiaste que j’appris qu’il restait de nombreuses places disponibles, ce qui eût dû, au contraire, me mettre la puce à l’oreille.

Pour dix euros, nous nous retrouvâmes ainsi en première catégorie, dans l’orchestre, au neuvième rang, ce qui nous offrit une vue superbe sur la scène et les acteurs.

Premier doute au lever de rideau, lorsqu’apparut une Chimène assez belle de visage mais fantômatique, le visage blâfard encadré de longs cheveux noirs raides. Drapée dans une robe blanche toute simple qui évoquait une chemise de nuit d’hôpital, elle me donna mon premier frisson d’effroi lorsqu’elle ouvrit la bouche et qu’une voix monocorde en sortit. Elle, fière amoureuse de Rodrigue ? Laissez-moi rire (jaune). Sa voix n’avait en tout et pour tout que deux intonations : éteinte voire mourante (durant les trois quarts de la pièce) et hurlante (quand elle était énervée – d’ailleurs on ne comprenait pas bien toujours pourquoi elle s’excitait comme ça en fin de phrases.)

Premier fou rire lors du dialogue entre Rodrigue et son père, Don Diègue (« Rodrigue, as-tu du coeur ? ») : Don Diègue, s’approchant de son fils, lui narre l’affront qu’il a subi de la part du comte, le père de Chimène. Un flot de postillons diluvien s’abattit alors sur le visage du stoïque Rodrique. Magnifique. Avec l’éclairage, on eût dit le spectacle des grandes eaux de Versailles. Vu que, depuis le début de la pièce, les deux patriarches ne cessaient de postillonner en tous sens, cette ultime salve me cloua sur mon siège d’un fou rire nerveux qui se propagea rapidement à Nico qui avait également remarqué le même feu d’artifice salivaire. Fou rire qui signa ensuite le commencement de mon ennui car ce fut le seul instant intéressant de la représentation.

Honnêtement, même en y repensant maintenant, la colère passée, je ne comprends pas le parti pris de Brigitte Jaques-Wajeman qui a pourtant visiblement soigné sa mise en scène : décors minimalistes mais plutôt réussis, costumes sobres évitant la transposition lourdingue dans l’époque contemporaine (comme le Bérénice mis en scène par Lambert Wilson il y a quelques années…) Mais quelle idée de faire des deux héros amoureux séparés par une histoire d’honneur un couple de post adolescents geignards et pleurnichards devant le fameux dilemme cornélien ! Plus lourd, tu meurs.

Pour moi, le Cid est aussi une pièce passionnée (passionnante), enflammée, pleine de glorieuse jeunesse et de nobles sentiments (honneur, amour, bravoure…) Rodrigue est un héros, Rodrigue a du panache ! Ici, le comédien principal balbutiait son texte, le fameux « Nous partîmes cinq cents mais par un prompt renfort / Nous nous vîmes trois mille en arrivant au port » fut une catastrophe tant la tirade fut déclamée sur un ton faible et hésitant – sans doute à dessein car j’imagine que le comédien est compétent. Où étaient le choc des armures, l’éclat des épées, le sang des combattants ? Où était le Cid, le seigneur que toute l’Espagne célèbre et que son roi admire ? On ne voyait qu’un jeune homme fâlot, ayant du coeur, sans doute, mais de charisme point. Quant au couple qu’il formait avec Chimène, que dire ? Deux moules auraient aussi bien convenu.

Non, vraiment, quelle horreur, beurk. J’en frémis encore de rage et de désespoir en songeant au texte magnifique de Corneille qui, pour moi, n’avait pas seulement perdu de son sens, mais était en plus rendu désuet par l’interprétation. La comédienne jouant Chimène manquait tellement de passion que la vengeance que celle-ci réclame à corps et à cris paraissait complètement stupide.

Rendre accessible une pièce en vers de près de trois heures sur des valeurs peut-être aujourd’hui obsolètes (?) était sans doute utile et louable. Mais là, c’est Corneille que je pleurai dimanche.

Le coup de grâce me fut asséné par mes deux compagnons de soirée, Matt et Nico, qui trouvèrent le spectacle globalement bon (« c’est moins chiant que de lire le texte » dixit Nico) et qui ne remarquèrent que la prouesse des acteurs à réciter une pièce en vers. Mais merde, c’est leur métier, c’est le moins qu’ils puissent faire !!! Et quand, outrée, je regrettai de n’avoir jamais pu voir l’interprétation légendaire de Gérard Philippe dans le rôle titre (mise en scène de Jean Vilar), Nico me demanda candidement : « C’est qui Gérard Philippe ? »

ô rage, ô désespoir…

  • Le Cid de Pierre Corneille, mise en scène : Brigitte Jaques-Wajeman
  • Vu le dimanche 5 mars 2006 à la Comédie Française (Paris)

1 comment / Add your comment below

  1. J’utilise mon droit de réponse, en espérant ne pas me faire jeter, comme à l’accoutumée. Héhé !

    En réalité, je n’ai pas aimé la mise en scène. Aussi peu que Nemo d’ailleurs. Mais j’ai exprimé ce point de vue à mes deux acolytes après la pièce, en précisant tout de même mon sentiment. Ainsi, selon moi, l’interprétation larmoyante dans le ton des personnages devait certainement être du à un choix du metteur en scène, non un défaut des acteurs, ou une erreur de casting.

    En vain visiblement… Je n’ai pas l’impression d’avoir été entendu. 🙁 Wouïn wouïn…

    Et puis pour finir, je déteste que les rois qui massacrent leurs voisins en tirent sujet de gloire. Au risque de paraître ennuyeux face à l’enthousiasme suscité chez certain(e)s par les victoires de nos armées…

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