Pouêt

2009

Cadavrex, août 2009

Auteurs :

  • Cuauhtli
  • Nemo
  • Zouzou
  • Micky
  • Thibault
  • Med

*     *     *

Acte 1, scène 1

Tli :
Sapristi, quand je vois autant de jeunes geeks
Aussi déconnectés qu’une tribu de Iks
De tout ce qui nous fit et tout ce qui nous branche,
Je sens pousser, hélas, ma longue barbe blanche.
Fi des alexandrins chers à Victor Hugo :
Aujourd’hui, sur l’écran, on s’exprime en texto !
… Si à certains moments, je ravale ma plainte
Et sens sourdre en mon coeur le flegme de Philinte,
Le plus souvent encore, amie passion-née Mo,
J’ai la raideur d’Alceste et l’air de Cyrano…
Est-ce grave, docteur ?

Mo :

…………………………………….Et bien ma chère amie !
Je ne reconnais point dans ce ton de mamie
Vaguement dépité la Tli pleine d’élan
Qui apprit sur le tas, d’un entrain insolent,
A modérer gaiement notre forum sur Serge !
(Je le vois elle pense, elle doute et gamberge,
Parfois elle se sent plus âgée qu’elle n’est
Et pourtant elle est jeune et moderne on le sait !)
Qu’est-ce donc que cet air, cette mine maussade
Vous que j’ai si souvent connue vive tornade ?
Allons ma chère Tli, voyons, voyons, voyons,
Ne vous comparez point à l’un de ces barbons !
Philinte n’est qu’un mou, Alceste trop farouche,
Mais gardons Cyrano, le roi de l’escarmouche,
Et tels Sancho Pança et Don Quichotte unis,
Lançons-nous à l’assaut de ces faux ennemis !
Vous en souvenez-vous, Rimbaud… le bateau ivre…
Laissons nos préjugés, c’est lui qu’il nous faut suivre !
La barbe, rasez-la ! Ou devenez Hugo !
L’aventure éclatante écume dans le flot !
Prenons ce frêle esquif, il danse et nous appelle
Nous allons naviguer dans une mer nouvelle :
Internet est profond, mais aussi choc et chic
Et nous serons saisies au virage d’un clic !
Venez, partons, filons sous ce joyeux tropique
Cette tribu des Geeks m’est déjà sympathique !

Tli (sourire amer) :
… Iks et Geeks ont tendance à retirer le pain
De la bouche de ceux qui ont semé le grain,
et à s’approprier ce qu’ils ne savent faire…

Entre Cu

*     *     *

Acte 1, scène 2

CU (l’interrompant brutalement) :
… Bon, ça va, maître Tli, vas-tu enfin te taire ?
Tu nous gonfles, sans fin, avec tes lamentos,
Ton regret du passé, tes permanents sanglots.
… D’ailleurs, dit entre nous, tu es bien hypocrite,
Car qui, d’un doigt ravi, poste et souvent s’invite
Sur les écrans communs, mariant texte et son,

Et même, en étalant la vanité du paon ?

TLI (furieuse) :
Ah, voilà justement là où le bât me blesse :
Tu viens de démontrer ton indigne faiblesse
Dans ces deux derniers vers, faisant rimer deux mots,

Morbleu, qui ne vont pas : entends-tu leurs échos ?

Cu (persuasive) :
Oui ? Eh bien je m’en fous, ces petits trucs de forme

Parasitent le rêve en imposant la norme…

Tli (ricanant) :
Laisse-moi rigoler : lis donc Victor Hugo !

Cu :
Mais les temps ont changé, ma grande, pense à Go,
Notre ami dont les vers parfois boitent… mais volent
Comme un grand albatros au dessus des écoles !
Oui, je sais, là encor, mes rimes ne vont pas ;
Mais je t’emmerde car, dans tous tes petits pas,
Tes querelles rancies des anciens et des mo
Dernes, tu n’as jamais compris Arthur Rimbaud.

Mo :
J’écoute en me marrant : je trouve ces querelles
Quelque peu dépassées. Allons mesdemoiselles,
Modernes et Anciens, laissons-les dans leur temps !
Les règles ne sont pas des trucs si importants :
Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse,
Un texte fabuleux a parfois sa faiblesse.
C’est ce qui fait sa force et son charme souvent,
A être trop parfait, on devient raide et chiant.
Et pourquoi opposer ? Rimbaud, Appollinaire
Valent bien croyez-moi Aragon, Baudelaire !
Bref, pas de préférence, on peut tout tolérer
Tant que la poésie vibre et fait chavirer.
Maintenant permettez, mon bateau vous attend,
Le capitaine Mo, c’est moi ici présent,
Proposait un voyage à Tli vers une rive
Inconnue, juste avant que notre Cu n’arrive.
Au-delà des contrées des Geeks et des Iks, oui,
Loin là-bas il y a, d’après ce qu’on m’a dit,
Des peuples amusants dont l’étonnant langage
Fou et déstructuré mérite le voyage.
Voilà qui pourrait bien enfin raccommoder
Vos esprits échauffés !

Tli :

.…………………………………………….Oui, allons visiter
Ithaque, Cipango ou bien la mer de Chine,
Carthage, Alexandrie, la vieille Palestine…
Loin des tropiques tristes qui glacent le coeur
Car je hais le voyage et les explorateurs !

Cu :
Tous ces lieux, partagés à travers des grimoires,
Sont à jamais, déjà, gravés dans nos mémoires…
Partons plutôt sans but, l’étrave vent debout,
Sans filet ni biscuit, vers l’inconnu…

*     *     *

Acte 1, scène 3

AOU (rentre précipitamment dans la pièce) :

………………………………………………………………….Coucou !

Cu :
Tiens, c’est toi ? D’où tu sors ?

Aou :
…………………………………………………Que crois-tu ? De Belgique !
Regarde mon profil : après la Basilique
De Koekelberg, j’ai vu un vieux photomaton,
Et j’ai chopé l’instant sur un petit carton.
Dans la nef Art Déco en céramique blonde,
J’étais montée à pied vers le chemin de ronde
Du dôme, pour lancer un regard d’épervier
Sur l’Atomium aussi petit qu’un porte-clé.

Ineffable moment où m’ont poussé des ailes !

Cu (avec humeur) :
Allons, c’est reparti, le leitmotiv Bruxelles !!
On s’est déjà tapé vingt ans de Mexico,
Squelettes en papier et piments à gogo,

Pyramides mayas…

Tli (sarcastique) :

………………………………………Voilà la Cu qui grogne !
Evidemment, toi tu n’as rien d’une cigogne :
Lorsque les connaisseurs font leur nid sur le Mont
Des Arts, parmi Bruegel, Spilliaert et Frémont,
Magritte et son musée, surréalistes dingues,
Tu croques de la frite et t’achètes des fringues…

Cu (vexée) :
N’empêche que je sais faire un diaporama,

Moi, alors que toi tu…

Aou :

………………………………………..Bon, les filles, ca va !
On se calme et l’on boit !… Chacun son memento :
Filou, durant sept jours, a lu tout Zevaco
A Florence, à côté du Musée des Offices,
Et sans sortir jamais du couvent de Clarisses
Où nous étions logés : je râlais, j’avais tort :
C’était son Italie : affaire de décor…

Tli :
Qui donc est ce Filou, sorti d’un chapeau-claque ?

Aou :
C’est le père de Clem : il est mort d’une attaque
Sans n’avoir plus bougé du fond de son foyer,
Preuve que l’inconnu n’est pas le vrai danger…

Ne déboule

*     *     *

Acte 1 scène 4

Ne :
Bon, c’est quoi ce bordel ? Du quatrième étage
J’entends depuis une heure un copieux babillage !
Je ne comprends pas bien, de quoi donc parlez-vous

D’abord vous êtes qui ? C’est qui Clem et Filou ?

Mo :
Et vous êtes, Monsieur ?…

Ne :

……………………………………………..Un voisin qui bouquine
Ou du moins qui essaie alors que ses voisines…

Tli (dédaigneuse) :
Encore un qui ne sait faire rimer ses vers !

Ne :
C’est vos voix qui m’ont mis le cerveau à l’envers !

On essaie de dormir ou de lire tranquille…

Mo (tentant de calmer tout le monde) :
J’ai bien peur en effet que ce soit difficile
De suivre ce dialogue empli de courts pseudos
!
Bien malin qui saura qui sont tous ces persos…

Ne :
Quoiqu’il en soit merci d’aller plus loin encore
Si vous comptez parler ainsi jusqu’à l’aurore !
Vous rêvez de partir ? Partez, mille sabords,

Mais cessez de gueuler car par ici je dors !

Mo :
« Mille sabords » entends-je ? Etes-vous Capitaine ?

Ne :
Je n’ai jamais vogué ailleurs que sur la Seine,
Mais enfin j’ai connu certes quelque radeau…

Mo :
Voilà qui me méduse… et je me jette à l’eau :

Partir à l’aventure avec nous ça vous tente ?

Ne :
J’avoue n’être pas sûr que la question m’enchante…

Mo :
Mais si, super idée ! On va la dérider
La ronchonneuse Tli ! Allez, c’est décidé,
On a assez parlé de la grise Belgique

Et assez ressassé ce fantasmé Mexique !

Ne :
Mais moi je veux dormir ! Je suis en pyjama !
Et je n’ai pas fini mon vieux Télérama !

Tli :
Ah, dans mes bras, ma soeur ! Tu as jeté le masque :
Tu lis donc cet ersatz de la Plume et du Masque !

Entre Zou

*     *      *

Acte 1, scène 5

Tli :
… Tiens, Zou !! Que penses-tu de ce débat de oufs ?

Zou :
Assez compliqué, mais je me jette à l’eau, plouf !

Ne :
J’ai peut-être parfois des tons de damoiselle
Pourtant je ne suis pas une transexuelle

Et sans contrefaçon, je suis bien un garçon !

Mo :
Et si nous reprenions là où nous en étions ?

Ne :
Si Tli écoute Inter et feuillette le même
Magazine je crois que c’est quelqu’un que j’aime !
Alors embrassons-nous et faisons du passé
Table rase ! Je suis tout prêt à me laisser
Entraîner par le flux de vos frais babillages…
Reprenons du début, vous discutiez voyages…

*     *     *

Acte 1, scène 6

Entrent Mi, Ti et Med

Mi :
C’est donc bien par ici les cadavres exquis ?
Je ne suis pas très sûr d’avoir vraiment compris…

Ti :
Bigre, sur ce papier, que de parfum femelle !
Et de senteurs de fleurs – ici vive prunelle.
Voici du Plat Pays le retour du bourdon,
Frites et cornichons, c’en est fini, dis-donc !
La guerrière qui, par ses dessins en belle,
Fait tout pour éviter de déployer ses ailes,
Va nous prouver qu’elle peut affûter ses pions
Par ses racines dans le grand feu marmiton !

Ne :
Je n’imaginais pas, par une nuit si douce,
Rencontrer tant de gens, comme ça, sur le pouce !

Mi (perplexe) :
Bon, eh bien c’est tant pis, je n’ai pas tout suivi
Mais bah, moi je m’incruste et je m’en vois ravi.
Qu’est-ce enfin que cette production schizophrène ?
Est-ce que Ne et Mo sont la même sirène ?
Puis-je donc, dans ce cas, introduire mon Cky :
C’est mon autre moitié, plus timide, mais qui
Pourra, si besoin est, combler tous mes silences ?
Si cela vous convient, alors, plouf : je me lance !
Amis du soir, bonsoir ! Je m’allume une clope,
Et je me sers un verre avant une syncope !
Mais au fait, le Hongrois, comment s’appelle-t-il ?
Je tombe et je succombe pour son sex-appeal !!!
Ses beaux tatouages (aah…) me font tant craquer
Que de ce pas, moi, là, je pourrais m’envoler…

Cu :
Tu ne te trompes pas, Cky, comme l’on te nomme,
Ne et Mo, tels Janus, sont un même fantôme,
Tout comme Tli et moi, et la fugace Aou :
Triple reproduction… Mais tu veux aller où ?

Mo :
Ah l’arrivée de Cky va pimenter la chose,
Lui qu’un beau mâle altier facilement hypnose !

Cky :
Prendre un billet de train, ou bien plutôt d’avion,
Pour partir loin d’ici rejoindre l’étalon !

Med :
Donc pas besoin d’écrire en alexandrin vrai :
Cu nous fait du bon grain en partant de l’ivrai(e) !
Comme Mi, comme Cky, j’entre alors dans la danse
Et place quelques vers qui n’ont pas d’importance.
(à Cuauhtli, hors cadavre)
J’ai bien écrit C-KY mais le prononçais « qui… »
Je n’écris pas encor comme Kostrowitzky.
Et mes excuses pour la rime féminine.
Il s’agit d’une erreur, une erreur masculine 🙂

(à nemo, hors cadavre)
Apollinaire n’a pas besoin de deux « p »
Mais je n’ai aucun doute, il t’a juste échappé !

Cu :
Ah, bienvenue au club, Med, le luxembourgeois !
…(Cajolons sagement cette recrue de choix,
Qui entre dans l’arène avec tout son courage,
Sans pressentir encor jusqu’où cela l’engage)…
Ne et Mo le diraient : affronter Cu et Tli
Demande du savoir, du culot, de l’esprit ;
Savoir trousser des vers, coudre une boutonnière,
Et n’oublier jamais de chauffer la théière…

Mo :
Cky, tu n’as pas changé, toujours en pâmoison
Devant les attributs d’un séduisant garçon !
Le Hongrois je dois dire est un atout de charme
Le seul en vérité qui fit couler ma larme
Lorsque de Budapest mon avion décolla…

Ne :
J’hallucine vraiment ! Non mais écoutez-la !
A croire que pour vous, voyager se résume
A faire une rencontre en battant le bitume !

Mo :
Pfff, absolument pas, mais lorsque le destin
Joue en notre faveur, n’ayons pas de dédain.
J’ai très peu voyagé mais cette capitale
N’a pas eu à mes yeux une beauté fatale.
Un peu triste, un peu grise – était-ce dû au temps ? –
Je me suis un peu crue dans un lieu décadent…
Ainsi ce bel Hongrois que Cky trouve splendide
Est le seul souvenir qui n’est pas insipide !

Aou :
Ah, les pays de l’est ! Autrefois à Bezno
Situé dans ce qu’on appelait alors Bo
Hême, la région ouest en Tchécoslovaquie,
J’ai passé un été qui a marqué ma vie…
Nous étions hébergés presque dans un château
Chantier cosmopolite au style un peu gaucho.
Si durant la journée, armé d’une faucille
(Mais non, pas d’un marteau !), chacun : garçon ou fille,
En long ruban, coupait l’herbe au pied des sapins,
Le soir, nous écoutions des airs américains ;
Nous jouions aux échecs, nagions dans des piscines,
Allions voir en plein air des toiles sybillines,
Puis couchés, tous unis, sur le bord des chemins,
Nous regardions passer les chars, serrant les poings…

Cu :
Aou, tu me surprends, parmi tes soliloques
Tu as très peu parlé de ces grandes époques.
Pourtant, cet été-là, quel témoin tu faisais !

Aou :
C’est que j’ai bien failli n’en revenir jamais :
Avec l’habileté qui me caractérise,
J’ai planté ma faucille au sein d’un essaim : prise
Par les guêpes dardées qui piquaient à tout va
J’ai gonflé comme une outre et bien cru mourir là…

Cu (ironique) :
Quel malheur c’eût été pour la cause des rimes
Et des alexandrins sur lesquels tu t’escrimes !
…Tiens, Mi ! tu viens à point après cet aparté :
Mais ce soir, qu’y a-t-il ? Tu as l’air fatigué.

Mi :
Ah oui, je suis vanné ! Là, je rentre tout juste
Et la sueur descend tout au long de mon buste…

Cu :
Bon, mais tu vas sortir ? Il fait si bon dehors :
Et Paris au mois d’aout mérite des efforts !

Mi :
Avant toute chose je dois prendre une douche,
Car on m’attend avec un baiser sur la bouche.

Ne (mélancolique) :
Les souvenirs d’Aou me rendent bien songeur…
Je rêvais d’aventure… et ne suis que rêveur…
J’ai l’impression parfois d’avoir raté ma vie…
Ou du moins de passer à côté… en partie…
Plus jeune je rêvais de prendre mon vélo
Avec le Club des Cinq : Annie, François, Dago,
Mick et Claude surtout ! Mais je suis solitaire
Et j’ai finalement à l’extraordinaire
Fini par renoncer…

Mo :
………………………………..Mais tu as voyagé ?

Ne :
Un peu comme vous tous, oui, bien sûr j’ai bougé.

Mo :
Eh bien raconte un peu, il faut savoir repeindre
Joliment un instant plutôt que de s’en plaindre !
L’été de mes quinze ans, j’ai pris seule l’avion
Pour passer tout un mois au Texas, à Beaumont.
Je partageais gaiement le quotidien très sage
D’une hôtesse affairée, dame d’un certain âge.
Nous allions chaque jour au club YMCA
Nager tranquillement. Et puis au cinéma,
Au bowling, au restau… Je me souviens encore
D’un jardin tropical, de la faune et la flore…
La NASA, ses amis… Oh rien de prodigieux
Mais là-bas j’ai vécu des moments harmonieux…

Aou :
Lorsque j’avais vingt ans, mon rêve d’Amérique
Ce fut le mouvement hippie et la musique ;
Et dire que Woodstock a déjà quarante ans !
…Mais sans jouer ici les anciens combattants,
Je rebondis sur Mi : les nuits d’été en ville
A Paris au mois d’août, selon Michel Deville,
Sont des moments perdus où tout peut arriver ;
On découvre les gens, on a envie d’aimer,
On flâne, on rêve un peu, on se veut, on se touche…
A propos, qu’a donné ce baiser sur la bouche ?

Mo :
« A Paris au mois d’août… » chante aussi Aznavour !
Mais la chanson est triste et parle d’un amour
Perdu… Alors que Mi, hier soir, je le souhaite,
A fait de sa nuitée une estivale fête !

Aou :
En tous cas, son silence est pour l’heure éloquent,
Et prometteur : peut-être, et sait-on jusqu’à quand ?
Est-il entre des bras couverts de tatouages,
A boire et s’endormir sous d’enivrants nuages
De fumée ?…

Cu :
……………………Justement, il cherchait un Tabac
Ouvert durant l’été et ne le trouvait pas.
Il a donc fait appel à notre esprit d’équipe :
Gageons qu’un beau fumeur lui a tendu sa pipe…

Aou :
Pour la rime, j’appelle Hugo, ce cher parrain :
(Victor Hugo :)
(…) Aymeri de Narbonne, et comte palatin (…)
…Retrouvé à Morlaix. Bon, je récapitule.
Nous voilà dispersés dessous la canicule :
Mo et Ne dans le sud se libèrent dans l’eau
De tout le stress urbain, nagent, font du vélo ;
Med est je ne sais où – Zou bien sûr à Bruxelles,
Ti court intensément près des étangs d’Ixelles,
Mi sort à tout de bras (enfin, je dis « de bras »
Mais ce qui sort surtout est situé plus bas).
Quant à moi, en ces jours de réunion bretonne,
Je souris, amusée, en calmant Tli qui tonne,
Pour défendre âprement, en poursuivant nos jeux,
Notre cadavre exquis moqué par les fâcheux :
Car, bien qu’il ait subi quelques tirs de mitraille,
Contre vents et marées, le car avance et raille !

Ne :
Aou, profite bien de ce trop court séjour
Qui, je l’espère, fut plein de joie et d’amour.
En tout cas dans tes vers quelle audace nouvelle
Quand Mi de son côté joue l’absente pucelle !

Aou :
…Mi avait mis au mur des vers chauds et brûlants
Qu’il a vite enlevés, d’où mes rappels piquants.

Med :
Me voici de retour, au Luxembourg, oh zut !
Vous en souvenez-vous ? Partir est notre but :
J’ai quitté le Grand-Duc, traversé un royaume,
Puis j’ai rejoint le Nord et son étrange idiome.
La Manche – ou mer du Nord ? – m’attendait à Wissant
Et par chance le vent n’était pas trop puissant.
Voguer tribord amure en passant près d’un phoque :
Voilà un plaisir simple et un instant je choque ;
J’observe l’animal un moment et j’ai peur ;
J’imagine sous l’eau quelque gros prédateur !
Finalement je borde et prends de la vitesse
La mer mérite bien ses lettres de noblesse.
Mon jouet de plage à voile est un bien frêle esquif
Pour affronter la mer et j’en reste pensif :
Si nous devons partir un jour à l’aventure
J’imagine déjà une déconfiture
Si sur de tels engins nous partons naviguer.
Mais comment les marins aiment-ils à voguer ?
Ne nous effrayons pas, en voici une liste
Incomplète, c’est sûr ! Enfin, c’est une piste :
Les vagues, les courants, les hauts fonds, les récifs,
Les déferlantes et les vents parfois poussifs,
La brume, les marées et les algues atroces,
Les tourbillons, les rocs, les crustacés féroces,
Les poissons agressifs, les tempêtes d’hiver,
Les pirates, tout ça ne date pas d’hier !

Aou :
Comme Corto courant sans fin la mer salée,
Moi, j’ai vu les cactus et la bougainvillée
Qui avaient tant surpris les rudes conquérants
Du temps des caravelles, des bateaux errants.
Et c’est ainsi, Capitaine, mon capitaine,
Que j’ai compris alors, sur la rive lointaine
Qu’il n’y a qu’un soleil guidant chaque marin
Et que sur l’océan, il n’y a qu’un chemin.

Mo :
Un unique chemin mais qui partout nous mène
Et à la fin toujours au foyer nous ramène…

Mi :
Salut les gens, bonjour ! Oui, je suis de retour !
Je ne fais que passer, je fais juste un détour.
Quand j’entends vos récits de voyage, de charme,
J’aimerais m’en aller, au calme et sans vacarme,
Et me laisser guider sous le vent, moussaillon,
Sur la plage chanter, comme Garou et Dion.
Une vie de pirate, ah ! la belle aventure !
Oui mais partir au large, est-ce une sinécure ?
Pourtant, tant de photos, tant d’épiques récits
Pourraient être contés… Mais je suis indécis ;
Entre les océans ou les grandes montagnes,
Ou peut-être même les très vastes campagnes,
Je ne sais où partir et me revigorer,
Je pense à tant d’endroits, de vues à capturer.

Zou :
Je m’éveille d’un trop long sommeil littéraire
Et me sens face à vous bien frustrée et austère…

Aou :
Mais prête à décoller, donc, pour je ne sais où :
Après le temps perdu, le temps retrouvé, Zou !
…On peut partir très loin dans le temps et l’espace
En voguant comme Med, en roulant en Espace,
Mais aussi, en lisant tous ces auteurs vivant
A jamais dans leurs vers, sans quitter son divan.

Med :
C’est une bonne idée et ça me paraît sage :
Peu de risque physique à lire un bon ouvrage !

Ne :
Et pourquoi renoncer à l’un pour le second ?
On peut lire bien sûr ! Mais pourquoi ne peut-on
Pas également faire à la façon d’Ulysse
Un beau voyage, un vrai, sur un bateau qui glisse
Près de vagues rochers, sur les gouffres amers,
Sur les vagues dansant le long des golfes clairs ?
O toi qui réclamais, Cloclo, l’apothéose
Pour la fin du cadavre, il est temps ! Vas-y, ose
Projeter nos héros dans un autre univers
Pour redonner du souffle à nos timides vers !
Mi rêve de partir, Med semble motivé,
Zou veut se réveiller et j’ai assez rêvé !
Hissons la grande voile et larguons là l’amarre !

Mo :
Je clos le premier acte, on s’en va, on démarre !!!!!!!!!!

*     *     *

Acte 2, scène 1
Cu, Aou, Tli, Ne, Mo, Mi, Cky, Ti, Zou, Med

Ne :
Nous partîmes à dix et sans aucun effort
Nous vîmes s’éloigner à l’horizon le port.
La voile dans l’azur, blanche comme un nuage,
Flottait dans le grand vent telle un oiseau sauvage.
Autour de nous, la mer ! et bientôt l’océan !

Mo (amusée) :
Suivons cet albatros aux ailes de géant !

Ne :
Le nez dans les embruns, le cheveu en pagaille
Je vous salue ma mer ! Et terre, adieu, bye bye !

Med :
Un albatros ici ? Cela n’est pas normal…
Mais oui, c’en est bien un, et de plus un royal !
Tant qu’il plane le vent nous sera favorable
Et nous naviguerons de façon honorable.
Nous sommes déjà loin, je n’ai plus de réseau.

(Med prend son téléphone et le jette dans l’eau)

Med :
Bon débarras…

Tli :
………………………………Bravo ! le vieil alphabet Morse,
Voilà qui suffira, si toujours on nous force
A rester en contact avec la société !

(Tli allume sa lampe après avoir parlé)

Tli :
Trois points, trois traits, trois points : fugaces étincelles
Pour demander secours… Mais sur leurs caravelles,
Colomb et Magellan sont partis sans filet :
Allons-nous faire moins ?

Mo :
……………………………………………Pardonnez, s’il vous plaît,
Med et Tli, n’est-ce point une horrible hérésie
D’intégrer dans la rime une didascalie ?

Tli :
Ce cadavre est déjà pire qu’un albigeois
En marques d’hérésie. Aussi, pour cette fois,
Disons qu’un choeur marin a souligné le geste ?

Choeur marin :
…Revenons au sujet :

Aou :
………………………………………Ne soyons pas en reste,
Car lorsque Gulliver découvrit Lilliput,
Il n’émit nul texto pour indiquer son but ;
Le Hollandais Volant, sans cap, à jamais vole,
Erik et ses Vikings naviguaient sans boussole,
Le KonTi Ki…

Med :
……………………………flotta suivant vents et courants,

Mo :
Voilà l’esprit des vrais baroudeurs conquérants !
Oui vous avez raison, je vous suis, soeur et frère,
Et jette mon ordi à mon tour ! Ca libère !

Med :
Tu jettes toi aussi un objet devenu
Inutile. Copieuse ! Allez, je suis venu
Pour te féliciter de cette initiative,
Pour te focaliser sur cette tentative
Qui consiste à écrire en alexandrins à
Tour de rôle. Mais, bof, de l’art n’est pas cela :
Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze…
Tiens ! J’ai bien douze pieds, pourtant c’est sur ce onze
Qu’il me faut m’arrêter.

Tli:
…………………………………………Copiant les Fioretti
De Saint-François d’Assise et de Rosselini,
Dont vous louez tous deux la rigueur monastique,
Et le dépouillement ? Ca me rend sarcastique…
Je suis sûre que Mo a déjà repêché
Son ordi balancé dans un lieu protégé ;
Et que Med, à Neptune autant qu’à Perséphone,
Jeta un vieux portable, et garda son Iphone.
Non ?

Choeur marin :
……………………Mais soudain le vent, devenu malicieux,
Fit tanguer à bâbord la troupe d’audacieux :
Mo qui tentait en vain, dans un effort ultime,
De repêcher l’ordi, malheureuse victime
D’un élan insensé, passa par-dessus bord,
Entraînant ses amis dans une même mort.
Ils basculent tous dix dans un affreux vacarme
De larmes et de cris de terreur et d’alarme.
Mais déjà sur leurs yeux tout emplis d’océan
Avance l’ombre de Neptune tout puissant.
Ils tombent en tournant aux tréfonds de l’abysse
Et leur tombeau sera ce sombre précipice
Marin… Ô vous lecteurs qui rêvez bien souvent
D’être Roland, le Cid ou même D’Artagnan,
Pensez qu’il est toujours moins dangereux de vivre
Une belle épopée dans les pages d’un livre
Mais qu’il n’est pas si sot d’avoir un songe fou
Car c’est la même fin qui nous attend au bout
Et qu’il vaut bien d’avoir quelques projets intimes
Pour offrir à nos vies, même peu, même infimes,
Des instants de bonheur, de joie, de liberté !
Telle est de ce cadavre la moralité.

*     *     *

2004

LA BALLADE DE SERGE

Envoyée à Serge Lutens

Aux confins du désert, dès le petit matin,
Vole du sable blond que le chergui soulève ;
Les foyers réveillés exhalent le cumin,
Puis cannelle et piments vont prendre la relève ;
Lui, sur son brasero, il fait fondre la sève
De l’ambre et de l’encens, et souffle sur les feux
Pour emplir ses cornues d’un nectar liquoreux,
Où naissent les parfums d’une Arabie de rêve.

A midi, c’est d’un pas tranquille et souverain
Qu’il arpente les souks, cent fois humant la fève
De Tonka, le santal, la rose ou le jasmin.
Tout son coeur s’en émeut, s’en enivre et en crève :
Il est dans un jardin, sur un mont, une grève !
Quand le ciel fait chanter ses vibrants camaïeux,
Il se balade encore au fond d’étranges lieux
Où naissent les parfums d’une Arabie de rêve.

Succulente résine allumée dans la main,
Tandis que de la nuit arrive l’heure brève,
Il compose des doigts, souples comme un fusain
Une gamme d’odeurs. Alors, mon coeur s’élève :
Tout comme au premier jour, il fait sourire une Eve
A la senteur musquée, du khôl autour des yeux,
Et disperse dans l’air son souffle chaleureux
Où naissent les parfums d’une Arabie de rêve.

Envoi

Prince, en cette heure douce où la journée s’achève,
J’orne de vos senteurs tout mon corps amoureux
Qui s’unit à la nuit et au ciel vaporeux
Où naissent les parfums d’une Arabie de rêve.

Cuauhtli (strophe 1), Nego (strophe 3), nemo (strophe 2 & envoi)

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