Les mots que je n’ai pas dits

Léon Spilliaert - Pleureuse, ca 1901

Il y a quelques mois, « le cher homme » est mort.

Nous nous étions beaucoup éloignés ces deux-trois dernières années. Je suis partie en congé maternité, H. est né, j’ai laissé l’agence de côté quelques mois, non sans garder contact avec plusieurs collègues. Lui, je l’ai snobé. A dessein. Je ne lui ai pas envoyé de faire-part, ne lui ai pas donné de nouvelles, ni ne lui en ai demandé. Pire, j’ai un peu médit de lui auprès d’une collègue qui avait bossé avec lui en mon absence. Je lui en voulais, quelque part, de ne pas avoir pris, lui, de mes nouvelles, de m’avoir servi de belles paroles faciles : « en cas de besoin, vous pourrez toujours compter sur moi »…

Et pourtant, je savais, j’étais même la seule, à l’agence, à savoir qu’il était malade. Très malade. Il me l’avait dit, en confidence, le jour où nous avions pris un verre et beaucoup parlé. Il m’avait fait promettre de ne le répéter à personne, pas même à BigBoss, et c’est peut-être la première promesse de silence que j’ai tenue dans ma vie. Je n’ai jamais parlé à personne de son cancer, ses traitements qui l’épuisaient, la douleur qui le rongeait et qui, lorsqu’on l’observait un peu, se devinait sous une grimace, une pâleur, un geste de fatigue.

Il voulait vivre, travailler. Ne voulait pas de pitié ; ou peut-être perdre ses contrats. Mais moi, je savais. Et jamais, jamais, je ne lui ai demandé, lorsque je suis partie, comment il allait ! Il était tellement fier, parfois à la limite de l’arrogance, que je n’ai même pas imaginé que le cancer aurait le dernier mot. Qu’il mourrait à l’hôpital. Et il ne me l’a même pas dit. Il ne m’a même pas dérangée. Et je lui en veux pour ça aussi. Parce que je voulais croire qu’on était réellement amis et qu’il n’a pas pensé que son décès, que j’apprendrais brutalement, pourrait me chagriner réellement (c’est égocentrique, je sais).

J’ai laissé le temps s’écouler pour que cette disparition, inattendue, se fonde doucement dans le fatras du quotidien puis les décombres du passé. Bien que j’en aie été très touchée. Je continue de lui en vouloir de ne plus être là. Il est probable que, les derniers mois, il n’ait pas du tout pensé à moi, mais moi, je penserai à lui. Il l’ignorait peut-être et je ne lui ai sans doute pas démontré correctement, mais il était à mes yeux et mon cœur un ami.

Adieu l’ami.

Illustration : Léon Spilliaert – Pleureuse, ca 1901

Laisser un commentaire