Le frisson des choses qui s’enfuient

Il y a quelques semaines, alors que j’étais, comme rarement désormais (depuis que je vis à Paris, les transports en commun et le Vélib’ sont mes amis), trimbalée en voiture sur des kilomètres, et que j’ouvrais la fenêtre sur l’air vivace de l’autoroute, une bouffée de vent dans les cheveux me projeta, comme la madeleine-biscotte de Proust, dans le bain tiède du souvenir.

Il m’a semblé alors, dans un sentimental élan de nostalgie qui ne m’arrive guère, que je connaîtrais plus jamais que la réminiscence de certaines émotions, certains sentiments ; que ceux-ci, dans leur forme première (primaire, même) avaient disparu à jamais. Par exemple, ce sentiment intense et exaltant de liberté, lorsque nous partions seuls en vacances avec des amis, vingtenaires jeunes et fous au volant d’une voiture qui avalait les kilomètres comme nous la vie.

Parce que la vie, justement, est passée par là, avec son cortège d’expériences, de connaissances. Parce que la vie a passé, tout simplement. Et que les « premières fois » qu’il me reste à vivre, bien que passionnantes, je l’espère et le souhaite, n’auront, malgré tous mes efforts, plus cet éclat de liberté absolue, d’insouciance désinvolte, cette démesure radicale propre à la jeunesse.

La jeunesse s’éloigne de moi. Je n’en suis pas mécontente, mais je garde une tendresse pour ces moments gais et lumineux, presque hors du temps, tout entiers tournés vers le désir de vivre, le plaisir d’être – et aussi, après réflexion, pour ces autres, plus profondément chagrins.

J’ai revu l’autre soir le joli film de Rob Reiner, Stand by me. « Il ne s’y passe pas grand-chose », selon Al., mais c’est justement cela qui est si touchant – outre la grâce de River Phoenix et la délicatesse de Wil Wheaton – : il y a tout un monde grave, mystérieux et secret propre à l’enfance, des sujets, des sentiments qui nous semblent futiles une fois adulte, mais tellement importants à cet âge-là. Et la valeur de l’Amitié. C’est ces petites choses presque insaisissables qu’a réussi à capter Rob Reiner.

J’espère, même si je ne les vis plus, m’en souvenir. Pour moi. Pour H. lorsqu’il aura l’âge de les vivre à son tour.

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