TeZukA, Peer Gynt

Retour à la vie culturelle après deux mois d’intense fatigue.

Le premier trimestre a été pour le moins épuisant, ce qui ne m’a pas empêchée de sortir quelques fois, notamment pour découvrir le très beau Pinocchio de Joël Pommerat en mars, dans le joli théâtre de Villejuif, où nous avons discuté avec le régisseur (qui nous a appris que quelques « trucs » scénographiques, en particulier la mer, avaient été empruntés à Philippe Genty), ou aller écouter l’intense Soap&Skin au Trabendo il y a quelques semaines, en compagnie de Marius – concert assez décevant, je dois dire, mais bon, je n’étais pas non plus dans une forme olympique.

Depuis deux ou trois semaines, je retrouve du poil de la bête. Je continue de feuilleter Télérama, avec de moins en moins d’enthousiasme (j’envisage sérieusement de m’y désabonner), ne partageant plus que rarement leurs avis critiques, aussi bien théâtraux que cinématographiques. Néanmoins, j’ai bien rigolé de voir dans le supplément Sortir un filet assassin sur le piteux L’Arche part à huit heures (on se demande bien comment ils ont pu monter jusqu’à Paris !). Mais toutes ces critiques toujours élogieuses pour certains créateurs chouchous (Anne Teresa de Keersmaeker, par exemple, qui nous a bien pompés l’été dernier avec son pompeux Cesena) m’agacent. Après 25 ans de lecture, c’est quasiment la rupture…

Bon, bref, sinon, que fallait-il voir récemment ? 😉 Petit tour rapide de deux bons spectacles vus la semaine dernière.

TeZukA

Voilà des mois que j’avais acheté les places pour être sûre d’être bien placée – et surtout d’en avoir, car Sidi Larbi Cherkaoui avait cartonné à la Villette avec son tryptique (Foi, Myth, Babel (Words)) l’an passé. J’avais comme souvent formé un groupe de dix, tous novices en matière de Sidi Larbi Cherkaoui (sauf Al. et moi, qui l’aimais déjà grâce à Baz).

Trois semaines auparavant, Al. et moi avions eu le plaisir d’en découvrir un extrait à l’Unesco, lors de la 30ème Journée Internationale de la Danse dont Sidi Larbi Cherkaoui était l’invité d’honneur : un duo (le final, en fait) d’une épure magnifique. Bien que je sois loin d’avoir vu tous ses travaux, il me semble que Sidi Larbi Cherkaoui excelle particulièrement dans les duos.

Dans TeZukA, hommage du chorégraphe (qui dessinait beaucoup dans sa jeunesse) au plus grand mangaka japonais, un duo s’est pour moi détaché, à la fois gracieux et tourmenté, entre le prêtre et le psychopathe de MW. Superbe. Après, au-delà du travail purement chorégraphique, la beauté de l’ensemble du spectacle réside dans le mélange souvent judicieux de la danse stylisée, de la musique, de la calligraphie et des projections vidéos (extraits de mangas, paysages…). Sur la scène, parfois transformée en livre ouvert, les danseurs semblent évoluer dans des cases, tournent des pages ou font des arts martiaux entourés d’onomatopées. C’est ludique, inventif, vivant. Beau, dans l’ensemble, jusqu’à très beau selon certains passages : le danseur qui se « froisse » en même temps qu’une feuille, la danse entre des grands rubans de papier…

Mais aussi un peu indigeste. Il y a beaucoup de choses à voir sur scène, ce qui perd l’oeil, notamment dans la fameuse scène finale qui avait été dansée de façon dépouillée à l’Unesco mais se trouve ici écrasée par tout ce qui l’entoure. Le côté pédagogique et didactique du spectacle, tant sur la vie de Tezuka que sur sa thèse sur les bactéries ou l’histoire du Japon, plombe régulièrement les parties dansées, ne convainquant qu’à moitié les amateurs de danse (Nath, Amélie, moi) ou les exégètes de Tezuka (Valentin, Guillaume). C’est souvent ce qui me plaît le moins, chez Sidi Larbi Cherkaoui, ce côté très bavard, ce plaisir de synchroniser plus volontiers les voix que les corps (les chorégraphies de groupe m’ont semblé un peu brouillonnes). Sans compter une certaine naïveté générale sur le fond (simplisme de l’approche du travail de Tezuka) et la forme (quelques hideurs kitsch, tout de même : Astro Boy et son costume ridicule – c’est quand même moins cucul dessiné -, le costume du jeune lecteur, la partie sur le Japon qui se libère sur fond de techno, Tezuka mourant à la fin)… Ces petites longueurs ou lourdeurs retirent un peu de la force qu’aurait pu, je pense, avoir TeZukA s’il avait été plus resserré.

Pour autant, cela reste un spectacle de danse qui m’a (beaucoup) plu malgré – ou peut-être à cause de, justement – ses maladresses (Al. et moi sommes sans doute ceux qui avons le plus aimé, dans le groupe), accessible à tous, par sa générosité et sa sincérité. On ne sent aucune prétention dans ce travail, au contraire, un enthousiasme et une admiration presque juvéniles, vibrant du plaisir de partager qui caractérise Sidi Larbi Cherkaoui, toujours curieux d’autres cultures, d’autres danses, d’autres approches de son art. On sent une telle envie de faire découvrir et aimer Tezuka qu’on a envie, à la fin, de lire toute l’oeuvre du mangaka. Rien que pour ça, Sidi Larbi Cherkaoui a réussi son hommage.

Peer Gynt

L’avantage d’avoir une amie qui bosse au TDV ou d’être, comme Al., de par ses cours, en contact avec plein de gens de milieux différents, c’est qu’on bénéficie parfois d’invitations trèèèèès intéressantes. Donc, la semaine dernière, Al. me demande de choisir en urgence une date parmi trois pour aller voir Peer Gynt monté par la Comédie Française. Peer Gynt, Peer Gynt… à part la musique de Grieg que ma mère joue au piano, je ne sais rien de la pièce d’Ibsen et je n’ai même jamais rien lu/vu d’Ibsen. Une bonne occasion d’aller se cultiver une dernière fois (avant d’être assignée à résidence de longs mois pour pouponnage), et passer un moment avec un grand comédien, Hervé Pierre, déjà vu et apprécié dans la grande Magie. En plus, la pièce est jouée dans le salon d’honneur du Grand Palais, quelle curiosité !

Une fois passé le seuil de la salle, nous découvrons avec enchantement un dispositif scénographique très original, tout en longueur : un chemin de verdure au milieu de rangées de gradins disposées de part et d’autre. Le long du chemin, un système de rails permettra de faire avancer un chariot astucieux transformé en cercueil, en bateau… La mise en scène d’Eric Ruf (qui joua lui-même le rôle il y a des années) reste économe sur les moyens et réussit pourtant à déployer tout son charme évocateur, de la Norvège fantasque et fantastique du début à celle, plus crépusculaire, du dernier acte, en passant par la chaude Afrique. Le seul bémol qu’on pourrait lui attribuer est l’acoustique, changeante, en fonction des déplacements des comédiens, peut-être en raison de la hauteur de la pièce et de la longueur de la scène ? Certains passages sont, du coup, difficilement compréhensibles. Heureusement, l’abattage de la troupe et d’Hervé Pierre, de toutes les scènes durant 4h45 (dont 50′ d’entracte), emportent l’adhésion.

Peer Gynt n’est pas un héros à proprement parler, ni vraiment un anti-héros. Plutôt un personnage picaresque, qui ressemble un peu à chacun de nous, dans sa quête de soi, ses erreurs, ses mensonges, sa solitude, sa fuite effrénée avant de comprendre, presque trop tard, que la vie n’était pas là où il courait. Hervé Pierre, bien que plus âgé que son rôle en début de pièce, est tout à fait crédible. Usant de son corps, souvent mis à nu, avec précision, de ses intonations de voix, tantôt lâche, tantôt faraud, tantôt tendre, tantôt cynique, il incarne Peer Gynt avec une vitalité qui refuse tout cabotinage. Sa présence est intense, charismatique. Son vaurien de Peer Gynt exaspère et émeut tout à la fois, en particulier lors des scènes avec Solveig, sa Pénélope qui l’attendra toute sa vie et auprès de qui il reviendra mourir, et avec sa mère, Äse, incarnée par l’impressionnante Catherine Samie. La mort de Äse, qui clôt la première partie, est un grand et beau moment.

Les deux parties suivantes (L’Afrique, puis le retour au pays) m’ont un poilichon moins emballée. Pour l’Afrique, il semble qu’une partie à l’asile de fous ait été escamotée ; pour le retour désabusé en Norvège, c’est la fatigue qui a commencé à s’emparer de moi. Mais pas l’ennui. Car le spectacle proposé par la Comédie Française est enlevé, sauvage, truculent, porté et servi par une troupe au diapason (les autres comédiens jouent plusieurs rôles), capable de chanter et jouer de la musique avec grand talent (en revanche, je ne suis pas sûre que la musique, parfois rock n’ roll, en dehors de deux thèmes que l’on reconnaît fugitivement, soit de Grieg 😉 !), des costumes de Christian Lacroix magnifiques et des lumières parfaites. Que dire de plus ? C’est une véritable expérience, un beau moment de théâtre comme on en v(o)it peu, il faut y aller, vibrer ensemble et face à face aux aventures de Peer Gynt et faire un triomphe au Français qui prouve qu’il peut dépoussiérer avec panache les classiques réputés « monstrueux ».

  • Peer Gynt d’Henrik Ibsen, mise en scène : Eric Ruf
  • Vu le vendredi 18 mai dans le salon d’honneur du Grand Palais

Sinon, entre deux soirées entre amis (quelques photos du pique-nique) ou repas familiaux, nous sommes aussi retournés au cinéma après deux mois d’abstinence (!), pour utiliser la carte qui nous restait sur les bras.

Au programme, le Prénom, plaisante comédie théâtrale, très bien jouée (un gros faible pour Valérie Benguigui, que j’aime beaucoup, et Guillaume de Tonquédec, assez irrésistible). Bon, ça ressemble à beaucoup de jeux de massacre en huis-clos déjà vus (de Cuisine et dépendances au récent Carnage) mais ça reste très efficace. J’ai ri alors que je pensais aller voir « une petite crotte ».

Et puis De Rouille et d’os. Je ne suis vraiment pas une fan d’Audiard qui m’a toujours paru surestimé et qui, je trouve, se répète, mais là, la grâce de Marion Cotillard m’a bluffée. Elle est à mes yeux l’unique raison (même si Matthias Schoenaerts est excellent aussi) de voir ce film, somme toute assez prévisible et mélo. Moi qui la détestais, je m’incline devant son talent ardent.

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