Oh les beaux jours

De ce texte de Beckett, je ne gardais que le souvenir vague et confus – mais néanmoins ému – de la mise en scène que Peter Brook en fit au milieu des années 90 et qu’il « offrit » à sa compagne, Natasha Parry, qui composait une très belle Winnie, plus explicitement « tragique », il me semble (mais je ne saurais dire pourquoi ni comment), que celle qu’incarne aujourd’hui Catherine Frot.

En tout cas, je me souviens que la pièce m’avait beaucoup touchée, presque aux larmes (était-ce dû au texte, à la condition angoissante de ce personnage qui s’enfonçait immuablement dans le sable et la solitude ou à la performance de la comédienne ?), alors que ce soir, j’ai plus souvent souri, voire ri, avec tendresse, à l’optimisme sémillant de la Winnie de Marc Paquien.

Autour de Catherine Frot et dans les intonations de sa voix si reconnaissable flottent tant de personnages cinématographiques naïfs et pétulants que, dès les premières paroles, on a du mal à se défaire de l’image de « Yoyo » (d’un Air de famille) et autres héroïnes un peu fofolles et charmantes dans lesquelles elle s’est souvent cantonnée. Mais en fait, elle est parfaite dans ce rôle tragi-comique. Femme encore jeune par rapport aux comédienne qui l’ont précédée, charnelle et pleine de vie alors qu’elle est emprisonnée jusqu’à la taille dans la terre – qui, ici, prend l’allure assez mélancolique d’une grosse huître entre ciel et terre et mer -, elle rayonne d’une joie de vivre à la fois dérisoire et magnifique (magnifique parce que dérisoire).

Métaphore de la condition humaine, Oh les beaux jours nous montre un personnage qui lutte, par les mots, souvent banals – mais sous lesquels on devine une certaine douleur – qui reviennent comme des refrains, les formules toute faites, les gestes répétitifs insignifiants (se coiffer, farfouiller dans son sac, tenir son ombrelle…), pour ajouter à chaque « beau jour » un nouveau « beau jour ». Cet optimisme du désespoir lui permet d’affronter jour après jour le silence de son compagnon Willie, la solitude, l’ensevelissement, son propre anéantissement. Pour Peter Brook, « l’optimisme de Oh les beaux jours n’est pas du courage, n’est pas une vertu ; il n’est que le principe qui rend aveugle Winnie à sa condition ». Ce soir, c’est bien du courage que j’ai vu chez la Winnie de Marc Paquien/Catherine Frot, doublé d’une certaine lucidité, mais jamais amère, ni triste. Une volonté très digne, alors que tout décline, de continuer de s’émerveiller d’un rien, de rester la tête droite et haute, lorsqu’il n’y a plus rien d’autre à faire, de maintenir la vie à travers les mots, quels qu’ils soient (le très beau texte (dé)construit de Beckett). Et c’est ce qui m’a émue, ce soir aussi – différemment de la première fois, mais tout autant.

Oh le beau soir que ça aura été !

  • Oh les beaux jours de Samuel Beckett, mise en scène Marc Paquien
  • Vu le mardi 7 février 2012 au Théâtre de la Madeleine (Paris)

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