Lettre d’une inconnue

Lettre d’une inconnue est probablement l’un de mes textes préférés, non seulement parmi ceux de Zweig que je connais, mais aussi toutes oeuvres que j’ai lues confondues.

Cette nouvelle, découverte à un âge exalté où je m’identifiais, sous certains aspects, à cette jeune femme mourant d’amour dans l’ombre, m’avait profondément bouleversée et durablement marquée. Aujourd’hui encore, il me semble que si je la relisais, les larmes couleraient toujours aussi facilement à la lecture de cet aveu déchirant, ce secret désespéré, cette lettre brûlant d’une passion absolue, à la fois poignante et effrayante, qui touche presque au sacré. On pourrait craindre le mélodrame, mais l’écriture fine et ciselée de Zweig dépasse le sentimentalisme, tant il saisit à merveille les subtilités d’une âme et des sentiments qui la submergent.

J’étais donc curieuse de voir la mise en scène qu’en a tirée Christophe Lidon pour Sarah Biasini (fille de…) au Théâtre des Mathurins. Eh bien, quelle déception. Dès les premières minutes, un malaise m’a saisie, qui ne m’a plus lâchée durant l’heure que dure la pièce.

Dans la minuscule salle du « deuxième sous-sol » (où l’on sent les vibrations du métro !), la proximité du public avec les comédiens met en valeur la moindre de leurs mimiques. Et Sarah Biasini, malheureusement, « grimace » beaucoup. Elle ne manque ni de grâce ni, sans doute, de talent et possède une assez jolie voix. Même, elle pourrait s’avérer très lumineuse. Mais le texte est difficile (très littéraire) et le parti pris d’en faire un long sanglot finit par lasser et, pire ! agacer. La comédienne plisse souvent des yeux larmoyants et semble réciter de façon hachée son monologue, entre deux reniflements douloureux – les coupures de phrases m’ont parfois paru aléatoires.

Par ailleurs, l’importance donné à l’écrivain-lecteur, qui interagit avec « l’inconnue » est une fausse bonne idée. En donnant chair à cet être volage et inconsistant dans la nouvelle, en le faisant s’interroger, voire se révolter à voix haute, le metteur en scène n’en fait que plus ressortir la « folie » du personnage féminin. Ce qu’il y avait de sombre et mystérieux dans le texte de Zweig, ce renoncement mystique à sa propre vie par non-renoncement à son amour, devient ici plus pathétique que tragique. Christophe Lidon, en instaurant un dialogue qui n’a jamais existé dans le texte originel, en inventant les réactions du lecteur de la lettre, porte un jugement sur le personnage principal là où il aurait fallu garder intacte l’ambiguïté et donc la profondeur et donc le sublime de cette nouvelle ! Du coup, on se surprend à ne plus voir en l’inconnue qu’un personnage un peu malade, obsessif, immature, difficilement compréhensible alors que, dans le livre, on éprouvait tristesse et compassion car on sentait ce qu’il y avait de pur dans cette dévotion et de douloureux dans ce chagrin de n’avoir été jamais vue, reconnue.

Cet amour, selon Zweig – dont la sensibilité lui permettait de retranscrire celle d’une femme dans toute sa complexité -, était bien infini. Il est ici réduit, par un metteur en scène qui a voulu rétablir sa vision masculine (interprétation erronée à mon sens), à une suite de lamentations plaintives. Autant dire que cette vision ne correspond nullement à ma propre lecture et qu’elle m’a perturbée, pour ne pas dire énervée.

La scénographie ultra dépouillée à base de dix loupiotes (certes jolies) et douze feuillets de lettre éparpillés par terre ne justifient en rien, il me semble, les 32 € du plein tarif « première catégorie » (un « placement libre » avec placeuse rémunérée au pourboire) – c’est un autre sujet, mais ce prix démesuré a achevé de me faire regretter ma soirée.

  • Lettre d’une inconnue de Stefan Zweig, mise en scène Christophe Lidon
  • Vu le jeudi 2 février 2012 au Théâtre des Mathurins (Paris)

4 comments / Add your comment below

  1. J’avais un peu envie d’aller voir cette pièce, car moi aussi j’aime énormément le texte de Stefan Zweig, mais du coup je n’irai pas. J’ai encore en tête le beau film de M. Ophüls avec Joan Fontaine, et je crois qu’on peut difficilement faire mieux. ;-).L’avais-tu vu?

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