Sul concetto di volto nel figlio di Dio

Impossible, c’est sûr, de rester insensible face à Sul concetto di volto nel figlio di Dio (« Sur le concept du visage du fils de Dieu »), oeuvre – plutôt que pièce ou spectacle, à mes yeux – de Romeo Castellucci.

On a déjà beaucoup écrit et beaucoup lu à son sujet, puisqu’elle a été, durant plusieurs jours, troublée par des manifestations « d’intégristes catholiques », notamment au Théâtre de la Ville (à l’heure où je me décide à écrire ma petite opinion, elle se joue au CENTQUATRE). Personnellement, je comprends que cette oeuvre courte mais éprouvante dérange – et tel est certainement l’un de ses buts -, qu’elle soulève questions et débats.

En revanche, après l’avoir vue, non sans hésitation (car je ne connaissais absolument pas le travail de Castellucci et la provocation scatologique me rebutait a priori), je ne vois pas en quoi elle véhiculerait un message christianophobe. Car si l’on voit et, selon les représentations, sent (!) la merde pendant une heure, sous le regard immense et doux, à la fois énigmatique et fascinant, du Salvator Mundi (Le Sauveur du Monde) d’Antonello di Messina, c’est avant tout d’amour et d’humanité, de Passion et de compassion, qu’il est question. Sans aucun doute possible. La merde ne salit pas le fils de Dieu, du moins dans la version que j’ai vue, mais l’interroge.

Dans un appartement d’un blanc aseptisé, déshumanisé, médical, un vieil homme est assis sur un sofa immaculé. Son fils, impeccable et élégant, s’apprête à partir au travail. Le père est pris d’une crise incontrôlable de dysenterie et souille son peignoir, le canapé. Scène perturbante. Le fils le déshabille entièrement, le lave, l’essuie, avec une infinie patience, une infinie tendresse. Scène bouleversante. Par trois fois, le père recommencera, avec des sanglots et des « pardon » insoutenables, jusqu’à la crise finale la plus aiguë. Par trois fois, le fils répètera les mêmes gestes, avec parfois une lenteur pénible pour le spectateur, passant de la remontrance amusée au désarroi le plus absolu, jusqu’à aller embrasser, comme une supplique, le portrait géant du Christ.

Blasphème ?

Mais le sordide et le sublime ne constituent-ils pas toute notre vie ?

Humblement, bien que je ne sois pas chrétienne – mais que je sois sensible à certaines thématiques s’y rapportant -, il me semble que Castellucci ne cherche pas à provoquer pour provoquer mais qu’il questionne, d’une façon certes très osée et violente, qu’on peut refuser, notre condition d’Homme. – Le glissement vers le symbolique est d’ailleurs apparent dans la forme que prend la merde au fil de la « pièce » : d’abord très réaliste (une crotte tombe crûment de l’entrejambe du vieillard !), elle est, sur la fin, versée d’un bidon sur le lit et le sol. – Homme fragile, Homme vulnérable, Homme mortel. Terriblement, désespérément seul face à sa déchéance. Abandonné par Dieu, peut-être, aussi (« Mon Dieu, Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Ps. 22) ? Telle pourrait être l’interprétation de ce « not » qui irrite tant les manifestants, affleurant tout à la fin, dans le dernier tableau d’une puissance visuelle impressionnante, dans la phrase qui apparaît sur le visage maculé et déchiré du Christ : « You are (not) my shepherd » (« tu (n’) es (pas) mon berger »). Expression d’une désespérance, d’un reproche, d’une perte de foi intolérables ? Pour Merry, qui m’accompagnait « Castellucci est peut être tout simplement un catho qui s’interroge, qui déprime ».

L’absence de signification claire (notamment le tableau qui se voile d’un liquide noirâtre et finit en lambeaux sur la fin) et une modification profonde apportée à l’oeuvre par l’auteur après le Festival d’Avignon contribuent en tout cas à brouiller les pistes d’interprétation. Pourquoi Castellucci, sans l’expliciter, a-t-il supprimé une scène dans laquelle des enfants jettent des grenades sur le visage du Christ ? Pensait-il aller trop loin lui-même ? Souhaite-t-il alimenter, d’une certaine façon, la controverse ? Pourquoi appuyer un peu grotesquement (selon moi) son propos par des ventilations d’odeur de merde (qui heureusement n’ont pas bien fonctionné dans le grand espace du TDV) ?

Quoiqu’il en soit, qu’on aime ou pas, il me semble intéressant et sain qu’un artiste puisse s’emparer, de façon aussi « culottée », de sujets tabous et/ou sensibles comme la merde et Dieu (notons que je n’assimile pas du tout la démarche de Castellucci à Golgota Picnic de Rodrigo Garcia qui revendique sa charge contre le christianisme)… Maintenant, y’a-t-il un réel intérêt à aller voir ce genre d’oeuvre ? J’avoue que, même si j’ai été touchée plus que je m’y attendais, je me le demande encore… (Une oeuvre qui pose donc plein de questions et pas seulement à Dieu !)

  • Sul concetto di volto nel figlio di Dio de Romeo Castelluci
  • Vu le mardi 25 octobre 2011 au Théâtre de la Ville (Paris)
  • Vous pouvez signer sur le site le Comité de soutien « Le Théâtre contre le Fanatisme »

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