Le Cirque des Mirages

Approchez, approchez, Mesdames et Messieurs et venez découvrir… le CIRQUE DES MIRAGES !

« C’est bien dans cette roulotte qu’on exhibe le soir / Des créatures atroces sous des lustres bizarres »
(Le terrible enfant à gueule de chien)

Le Cirque des Mirages : quel nom merveilleux ! Normal qu’il ait été l’un des premiers à m’accrocher l’oeil dans l’épais catalogue du Off d’Avignon cette année, accompagné de cette photo délicieusement vampiresque. Nous ne nous attendions pas vraiment à ce que nous vîmes et entendîmes, ce soir-là, au Chien qui fume, mais nous en restâmes médusés, tant ce fut une surprise immense et, pour ma part, un coup de foudre instantané.

Découvrir l’univers de Yanowski, géant intense et théâtral, et Fred Parker, son pianiste, petit, sombre et mystérieux, c’est comme pénétrer dans l’un de ces endroits secrets et inquiétants que l’on rencontre par exemple dans les nouvelles fantastiques d’Edgar Poe ou Barbey d’Aurevilly. Boudoirs vénéneux, tripots enfumés, bois effrayants, cimetières lugubres… C’est retrouver, avec des frissons d’émotion et d’excitation, l’âme de Baudelaire, Rimbaud, pourquoi pas Lautréamont ; le Paris trouble de Double assassinat dans la rue Morgue ou le Londres angoissant de Dr Jeckyll et Mr Hyde ; le Frankenstein gothique de Shelley, les Mains d’Orlac tourmentées de Wiene… La nuit est tombée, le brouillard se lève, les réverbères éclairent à peine les sombres ruelles dans lesquelles glissent les ombres démesurées de monstres en tout genre, créatures et créateurs sortis de l’imagination fertile des deux compères.

Mais de quoi s’agit-il au juste ? De cabaret. De chanson. De poésie. De bizarre. Et de beau. Car, comme le disait si bien Baudelaire, « le beau est toujours bizarre ».

Yanoswki écrit et, sur scène, incarne ses textes avec une précision hallucinante. Habitée, la voix évoque forcément Jacques Brel, avec un côté nasal prononcé. Certains pourront être rebutés par cette façon de chanter qui semble très affectée. Mais, sur scène, ce lyrisme extravagant n’est à l’évidence qu’énergie et passion. Yanowski est accompagné au piano par son complice de dix ans, Fred Parker, arrangeur des mélodies étranges et inquiétantes (comme si chaque valse, tango, air de jazz avait un je-ne-sais-quoi de maladif au coeur) qu’ils composent ensemble et qui donnent au spectacle son atmosphère unique, entre rire et horreur, danse et décadence. A eux deux uniquement, ils parviennent à faire vivre, dans des chansons-histoires qui sont autant de nouvelles noires et drôles, sous nos yeux ébahis, tout un théâtre fantasmagorique de « freaks » : du bateleur de foire à l’assassin de fonctionnaire (morceau de bravoure de dix minutes à voir ci-dessous), en passant par une horde de barbares ou… le Diable lui-même !

Autant dire que, lorsqu’on ne s’attend à rien de précis (sauf à quelque chose d’un peu original) mais que l’on aime, comme moi, la littérature du XIXe siècle et l’esthétique du cinéma expressionniste allemand dont le duo se réclame aussi, on ne peut être que happé. Ce pourrait être daté, désuet ; absolument pas ! C’est moderne, vif, insolent, joyeusement anticonformiste. Al. autant que moi, a été emporté par la flamboyance, le charisme, la folie de ce Cirque des Mirages parfois blasphématoire. Un Cirque où l’on ne fait rien à moitié, où l’on vend son âme, où l’on pleure des larmes des sang, où chaque émotion est fiévreuse et vous tord les tripes et vous hérisse le poil sur les bras.

Sobre et dépouillé, le spectacle n’en est que plus beau : la lumière, le jeu de scène, les textes et la musique se suffisent à eux-mêmes :

Depuis notre retour d’Avignon, nous avons acheté le DVD et j’écoute en boucle leurs albums. Voici quatre de mes morceaux préférés – mais il y en a tant d’autres ! Le fascinant Terrible enfant à gueule de chien (qui n’était pas dans le spectacle que nous avons vu), l’émouvant Ceux qui savent s’aimer (oui, on dirait du Jacques Brel), l’entraînant Amour à mort (encore un peu « jacquesbrelien » dans son côté Valse à mille temps effrenée) et le poignant Ce temps, avec cette mélodie « gymnopédique » délicate et bouleversante. Et ces paroles d’une absolue poésie :

« Et quand
La vie aura passé
Que nos corps ne seront plus
Qu’une aube blanche sans contours
Alors
Alors sous d’autres yeux
Renaîtront nos printemps
Et l’automne »

Tout cela n’est qu’un aperçu de leur extraordinaire talent qu’il faut, absolument, absolument, découvrir sur scène, pour en prendre toute la démesure. Le spectacle ne plaira pas à tout le monde, loin de là, mais ceux qui seront embarqués auront vécu une expérience inoubliable. Moi, je ne m’en remets pas.

(cliquez ;))

  • Le Cirque des Mirages (Parker & Yanowski)
  • Vu le jeudi 14 juillet 2011 au Chien qui fume (Avignon)

3 comments / Add your comment below

  1. Bonjour!

    Ravie de voir que Le Cirque des Mirages continue de conquérir les coeurs et les oreilles! J’en suis à ma 19eme représentation et je reste toujours sans voix devant le travail, le talent, la présence, générosité et la gentillesse de Fred et Yanowski.
    Merci pour ce bel article! Il faut parler d’eux!
    A bientôt, peut-être au prochain spectacle…
    Emilie

  2. J’allais oublier… les textes de Yanowski sont disponibles dans un recueil nommé « Crimes d’ortie blanche » chez le Dilettante. De toute beauté!

  3. Bonsoir Emilie, merci pour ce message, j’espère bien que l’on se croisera lors d’un spectacle ! 19 représentations, wow !!! En combien de temps ?
    J’ai le recueil (dédicacé en plus), très beau en effet, j’ai oublié d’en parler, pfff. Voilà qui est réparé.
    A bientôt ? 🙂

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