La jaguar et l’éléphant

Pas évident de porter sur scène une histoire complexe qui interroge les contradictions de l’action humanitaire, les méandres de l’administration procédurière et la sincérité des engagements. Telle est pourtant l’ambition de la jaguar et l’éléphant, pièce adaptée au théâtre et mise en scène par Benoit Guibert, d’après le roman un Eléphant dans une chaussette de Roberto Garcia. Ayant lui-même travaillé à l’ONU, celui-ci connaît parfaitement son sujet. Il semblerait même qu’il se soit inspiré de sa propre expérience…

Ce dimanche soir, il faisait bien chaud dans cette petite salle bondée du Cours Florent, mais cela ne m’a pas empêchée d’être agréablement surprise par cette pièce. Intéressante et intelligente, elle est interprétée avec coeur par six comédiens plutôt convaincants, à commencer par l’auteur lui-même dans le rôle principal.

Le départ est cependant un peu lent et il faut un petit moment avant de comprendre de quoi il s’agit : Patrick Roméro, fringant quadragénaire se voit, ou plutôt se fait confier à l’ONU 200 millions de dollars pour coordonner un programme de lutte contre le sida, le paludisme et la tuberculose en République Démocratique du Congo, pays ravagé par la guerre et la misère. Sûr de lui, quelque peu arrogant et narcissique, il contourne les interminables procédures habituelles pour financer son programme. Roméro est un personnage intrigant : désireux d’aider, vite et efficacement, certainement, mais aventurier avant tout, séducteur, fêtard et en roulant sans complexe en jaguar dans les pays les plus pauvres. Forcément, son anticonformisme attire les soupçons. L’aide internationale ne lui aurait-elle pas profité au passage ? Paul Harrison, un flic formé à la fraude financière internationale, en est persuadé et le traque pour qu’il craque. Mais dans ce face-à-face tendu, la seule vraie perdante sera encore et toujours la RDC.

La mise en scène est alerte, émaillée d’idées séduisantes qui donnent une belle atmosphère à l’ensemble et servent un texte bien écrit : l’utilisation de la musique, très présente, ne manque pas de poésie lorsqu’elle évoque les rivages de l’Afrique. Certaines ruptures dansées (deux numéros de claquettes) et chantées sont, au premier abord déstabilisantes, mais apportent, pour les plus réussies, légèreté ou, au contraire, tension à l’intrigue.

Entre humour et gravité, la jaguar et l’éléphant parle habilement de l’absurdité d’un système complexe (vaut-il mieux donner vite beaucoup d’argent, même si certains en prennent leur part au passage, ou perdre du temps et toujours de l’argent, dans des procédures censées garantir l’honnêteté des actions ?), de l’imbrication de mobiles très divers (humanistes, financiers, politiques…) dans l’engagement humanitaire et oppose une certaine « doctrine des bonnes intentions » à un cynisme certain (?), qui n’est en définitive pas pire dans ses résultats immédiats.

Quoiqu’il en soit, le sujet ne m’attirait pas spécialement a priori ; je l’ai trouvé finalement passionnant. Malgré quelques imperfections (il s’agissait d’une avant-première), il y a du talent là-dedans, c’est sûr. Il y a donc fort à parier (en tout cas, je l’espère, pour la troupe enthousiaste qui s’est lancée dans ce sujet peu politiquement correct), quand cette pièce aura été un peu « retravaillée », qu’on en entende parler un jour, au-delà de l’intimité du Cours Florent.

  • La jaguar et l’éléphant de Roberto Garcia
  • Vu le dimanche 19 juin 2011 au Cours Florent (Paris)

3 comments / Add your comment below

  1. Bonjour Nemo,

    J’ai aime votre article.

    C’etait effectivement un challenge que de porter sur scene un sujet qui sur papier est « indigeste ».

    Nous sommes donc curieux et heureux de recevoir des avis divers sur cette piece que nous souhaitons voir vivre sous d’autres cieux. Precision qui a son importance, ce defis nous l’avons releve avec Benoit Guibert, aussi serait-il plus juste de dire que « Un elephant dans une chaussette » a ete adapte au theatre et mis en scene par Benoit Guibert.
    Cote roman, « un elephant dans une chaussette » est le tome 1 (a paraitre le 3 octobre et deja disponible sur amazone) d’une trilogie.
    « L’elephant » se cherche aussi un destin cinematographique…
    Au plaisir d’en discuter plus avec vous autour d’un cafe a paris,
    roberto

  2. Bonjour Roberto,
    Merci tout d’abord pour votre commentaire (mais comment avez-vous atterri ici ? Par le lien que j’ai ajouté hier soir sur votre site ?) et ensuite pour ces précisions. J’ai nommé Benoit Guibert qui, en effet, a vraiment fait un beau travail d’adaptation.
    Je vous souhaite beaucoup de succès, aussi bien sur scène (vous ne tentez pas le Festival d’Avignon ?) qu’à l’écran. La pièce le mérite amplement.
    Et pourquoi pas, pour le café parisien !
    PS : Auriez-vous une photo du spectacle avec laquelle je pourrais illustrer ce petit article ?

  3. Chere Nemo, merci pour votre message et encouragements. Oui, Avignon est une possibilite. nous cherchons differentes options aussi en suisse et belgique. donnez-moi un email que je puisse vous envoyer quelques photos du spectacle et aussi un dossier expliquant un peu la genese du projet global.
    c’est une personne qui voulant acheter le livre a tape « roberto garcia elephant » sur google et qui est tombee sur votre article, et ensuite decouvrant qu’il y avait une piece m’en a informe.

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