Les Naufragés du Fol Espoir (Aurores)

C’est peu dire qu’il a fallu se battre pour avoir le bonheur de voir, ce samedi 11 décembre, la dernière création d’Ariane Mnouchkine, les Naufragés du Fol Espoir, complet depuis des lustres et ce, jusqu’à la fin des représentations.

J’ai dû appeler plusieurs fois, écrire parce que je ne réussissais pas à joindre le standard saturé d’appels, rappeler quelques semaines plus tard, bref, persévérer, entre mars et juin, pour obtenir enfin mes dix billets. Samedi, il a fallu recommencer : attendre dans le froid la petite navette qui mène cahin-caha jusqu’à la Cartoucherie de Vincennes, quand on réussissait à s’y incruster comme une sardine écrasée (une partie du groupe s’est retrouvée séparée), n’avoir plus que les places du dernier rang (d’où l’on voyait néanmoins très bien) puisque la majorité des spectateurs était déjà arrivée deux heures avant, tout ça pour se fader près de 4h de spectacle sur un banc dur et raide des plus inconfortable. Un spectacle d’Ariane Mnouchkine se mérite. Mais quelle récompense au final !

Tout d’abord, il y a le lieu, magique. Perdu dans la nuit, au milieu du Bois de Vincennes, le Théâtre du Soleil ouvre ses portes sur une espèce d’espace « guinguette » colorée, vivante et chaleureuse. J’en avais gardé un souvenir plus « saltimbanque » lors de ma première et dernière venue, à l’automne 2008, pour la magnifique première partie de la Trilogie d’Agota Kristof, mis en scène par Paula Giusti, mais le lieu, qui m’a semblé plus « bobo » samedi, plus éclairé aussi, a gardé tout son charme. A l’entrée, c’est Ariane Mnouchkine elle-même, vive et cordiale, emmitouflée dans son poncho, qui accueille le public, fidèle à elle-même et à une certaine idée d’un théâtre populaire, dans le sens noble du terme ; à l’extérieur ou dans la grande salle animée d’un joyeux brouhaha circulent tranquillement les comédiens en costumes, magnifiques d’élégance et flamboyance. On est déjà dans un autre monde.

Et puis, il y a le spectacle, lui-même. Il faut, une fois dans sa vie au moins, aller voir une création d’Ariane Mnouchkine. Chacune d’elle est une aventure collective, débordant de créativité, d’inventions en tout genre. Les Naufragés du Fol Espoir est aussi beau que son titre le laisse espérer : une véritable épopée, remplie d’émotion, de rire, d’espérance. Et – attention, je vais redire l’un de mes mots préférés lorsque je vois un spectacle qui me plaît : – d’émerveillement.

La pièce, mi-écrite par Hélène Cixous à partir d’improvisations de la troupe, s’inspire librement d’un roman de Jules Verne, l’histoire de migrants vers l’Australie, à la fin du XIXe siècle, échoués sur une île sauvage à la suite d’un naufrage,  rêvant d’y construire une société juste et égalitaire. C’est cette utopie que veulent porter à l’écran Jean, cinéaste, et sa soeur Gabrielle, qui « tourne la manivelle », dans le grenier d’un restaurant que leur a prêté un ami, avec l’aide d’acteurs plus ou moins improvisés. Nous sommes en 1914 et nous suivons, grâce à une mise en abyme astucieuse, cette double intrigue : le tournage d’un film muet, porté par l’énergie une troupe enthousiaste, sur fond d’entrée en guerre mondiale et le récit du film sur ces pionniers d’une nouvelle terre, idéalistes et généreux. On connaissait le « théâtre dans le théâtre », Ariane Mnouchkine ose le cinéma dans le théâtre !

Durant quatre heures, nous assistons donc aux coulisses d’un tournage et aux tournages de séquences, plus burlesques les unes que les autres, jouées comme au temps du muet avec force roulements d’yeux, poses et mimiques exagérées, le tout surtitré et enrobé de musiques expressives ! Les Naufragés du Fol Espoir est un double hommage magnifique et émouvant au théâtre et au cinéma (comment ne pas voir en Jean le double d’Ariane Mnouchkine ?). Le public est littéralement transporté, par la grâce des « trucages » dignes de Méliès – d’autant plus magiques qu’ils sont simples -, de l’Europe au bout du monde : sur les flots déchaînés, au fond des mers, sur la banquise, dans des tempêtes de neige ahurissantes. La scénographie, réglée au millimètre,  ressemble à un ballet pour 35 comédiens, formidables, précis, inspirés. Tout, sur scène, n’est qu’énergie et magie.

Après l’entracte de dix minutes, durant lesquelles on peut déguster d’étranges boissons à l’hibiscus ou des petits flans faits maison, cette belle envolée s’essouffle un peu. Sur les quatre heures, une demi voire une heure aurait sans doute pu être coupée. La faute, peut-être, à une histoire qui se traîne un peu en longueur et à un propos politique un peu « balourd », ou disons lourdement appuyé, qui semble désuet, dépassé, presque vain. Bien sûr, il s’agit de la sincérité d’Ariane Mnouchkine, son propre fol espoir d’un monde meilleur, plus solidaire, mais enfin, c’était un peu pour moi comme l’éternité pour Woody Allen : long, surtout vers la fin.

Néanmoins, quel sens du romanesque ! Impossible de ne pas retrouver son âme d’enfant devant l’élan, le souffle qui traverse ce spectacle, véritable voyage dans le temps et l’espace. Et de ne pas être ébloui par sa beauté visuelle extraordinaire. Pour ma part, malgré une baisse de régime sur la dernière demi heure, j’ai été subjuguée, mille fois saisie, touchée par ce théâtre généreux (parfois jusqu’au trop plein), idéaliste, bref, en un mot qui caractérise si bien l’oeuvre d’Ariane Mnouchkine – et Ariane Mnouchkine elle-même – : humaniste.

  • Les Naufragés du Fol Espoir du Théâtre du Soleil/Hélène Cixous d’après Jules Verne, mise en scène : Ariane Mnouchkine
  • Vu le samedi 11 décembre 2010 au Théâtre du Soleil (Paris)

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