Dans ses yeux

Je vais pas faire long. En quelques mots. Oubliez le titre, vaguement cucul (même s’il fait référence à une réplique du film). Oubliez l’affiche, minablement kitsch. Oubliez même que ce film a reçu l’Oscar du film étranger cette année. Car oui, c’est un film de facture ultra classique et non, il ne révolutionne pas spécialement le genre, même s’il se situe un peu à côté du genre, justement, avec son imbrication d’histoires. Mais bon. Oubliez tout ça, donc. Et allez, courez voir dans ses Yeux avant qu’il ne soit trop tard.

Un beau polar, efficace et captivant, à l’atmosphère assez lente et très mélancolique avec, en toile de fond, l’histoire de l’Argentine, sur laquelle se déroule une autre intrigue, plus intime (car sentimentale) et tout aussi passionnante. Entremêlant habilement noirceur et romance, Histoire et histoire, le film de Juan José Campanella (accessible à tous ! Non, ce n’est pas parce qu’il est argentin que c’est un film intello-chiant, HuHuHu ^^) est d’une subtilité émouvante : le réalisateur maîtrise l’art de la suggestion intelligente, du coup, malgré les flashbacks (les constructions emmêlées, c’est devenu très à la mode), malgré certains trucs un peu « déjà vus » voire éculés (le collègue qui amène la touche d’humour, la course poursuite pêchue – mais le plan séquence dans le stade est scotchant) et malgré les différents thèmes et genres brassés dans tous les sens, le film n’est jamais indigeste. Un tour de force, quelque part. On rit, on a le coeur serré, on palpite, on se questionne, on se trouve confronté à des questions humaines qui ne peuvent que tous nous toucher : la justice et l’injustice (le film est aussi une critique politique), la vengeance, le deuil, la mémoire, les souvenirs, l’amitié, l’amour, les choix de vie… Les acteurs, notamment les deux principaux, sont formidables et leurs personnages, tous un peu fragiles, n’en sont que plus attachants. Peu à peu, on est happé par l’histoire, leurs histoires. C’est tout ce que je demande à un film. Voilà, c’est du bel ouvrage, du cinéma qui me fait aimer aller au cinéma. Bravo. Moi, j’y retourne.

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  1. Un film superbe, d’autant qu’il n’est pas sans défauts, ce qui ajoute à son charme bancal . Rien à ajouter à ce que tu en as dit, hormis que son ancrage en Argentine, avec ses particularismes (la musique de sa langue et son accent,  aux modismes  caractéristiques, la constante référence en arrière-fond à ses années de » guerre sale » et aux traces indélébiles qu’elles ont laissées) m’ont évidemment bouleversée pour des raisons personnelles -que tu connais-, et que cette quête obstinée dans le passé politique du pays  est, quelque part, un peu à l’origine de la mienne.

    Cela dit, je suis très surprise que tu aies aimé le film: il me semblait au contraire véhiculer tout ce qui t’a souvent fait un peu ricaner dans le passé : le sens de l’engagement, la fidélité jusqu’à la mort à une idée ou un principe, en bref, le GOUT DE L’ABSOLU,  si propre à ma génération (j’ai l’âge du héros) et si étranger à la tienne…

    On change? 😉

  2. C’est drôle l’image différente que l’on peut donner aux gens ! Figure-toi que lorsque j’étais allée voir La Comtesse avec Ishmael, celui-ci m’avait conseillé d’aller voir dans ses Yeux, en me disant : « Ca devrait te plaire ». Hi Hi 😉

    Bah non, tu te trompes (un peu) : ce que je n’aime pas dans le « goût de l’absolu » (surtout politique) dont tu parles, c’est cette espèce de « romantisme échevelé » qui me paraît parfois un peu ridicule, ce manichéisme un peu extrémiste – dont le film et le personnage me semblent finement exempts. Oui, d’un côté, il y a une quête, voire une obsession, qui dure sur toute une vie (ou presque), mais j’ai trouvé ça dénué d’hystérie. Enfin je sais pas, le ton m’a touchée.

    Ce qui me fait rire/ricaner, plutôt, c’est les grands moulinets de bras, les combats contre les moulins à vent qui me paraissent absurdes, le « mourir pour des idées », pour des idées certes, mais sans réflexion, le militantisme de propagande fatiguant… (mais après, ça reste évidemment très subjectif).

    Ce qui m’a plu, ici, c’est que tout était humain dans sa « complexité » (il y a une forme de d’obsession voire folie pour l’un des personnages, plus que de l’engagement, ou au moins autant – même si l’arrière plan politique légitime cette quête de justice) avec une demi-teinte mélancolique (sans doute due au classicisme de la mise en scène) très envoûtante.

    Subtil, quoi 😉

  3.  « Bah non, tu te trompes (un peu) : ce que je n’aime pas dans le « goût de l’absolu » (surtout politique) dont tu parles, c’est cette espèce de « romantisme échevelé » qui me paraît parfois un peu ridicule, ce manichéisme un peu extrémiste (..) « Ce qui me fait rire/ricaner, plutôt, c’est les grands moulinets de bras, les combats contre les moulins à vent qui me paraissent absurdes, le « mourir pour des idées », pour des idées certes, mais sans réflexion, le militantisme de propagande fatiguant… (mais après, ça reste évidemment très subjectif)

    Non, justement, cela, ce n’est pas subjectif  . Je souris dans ma barbe, Célinette, car tu viens exactement de démontrer ce que je veux dire : à « relativiser » tout, à renvoyer dos à dos les gens et les idées au motif que « chacun a ses raisons » (vrai) et qu’il ne faut pas être « manichéen », tu aboutis rapidement à cette idée que je retrouve souvent avec malaise chez mes jeunes amis: « tout se vaut, rien ni personne  ne vaut la peine qu’on meure pour lui », etc. (en passant, moi qui aime pourtant  Brassens de tout mon coeur, je trouve sa chanson assez dégueulasse, surtout dans le contexte, puisqu’il l’a  écrite en réalité pour renvoyer dos à dos résistants et collaborateurs: heureusement que pour l’honneur du monde -voilà sans doute ce que tu trouves « grandiloquent »- 😉 il y a des gens qui sont  morts pour leurs idées, même sous la torture . Tout le monde n’en est pas capable, reconnaissons pourtant ce que nous leur devons, et puisqu’ils ont su en mourir, ne taxons pas cela de « ridicule »!)
    Bien sûr, le militant d’une cause, à partir du moment il la trouve (et où on la sait) juste, est bien obligé d’être manichéen dans l’action (même s’il n’en pense pas moins) : il faut choisir son camp: le Colonel Fabien abattant un officier allemand dans le métro a peut-être tué un doux mélomane? Tant pis, à l’époque, il fallait battre l’ennemi avec ses armes: c’était de l’ordre du symbolique: on ne se bat pas contre des gens, mais aussi pour des principes. C’est cela, apparemement, que tu ne reconnais pas.
    Je me souviens de mon grand malaise lorsque (mais c’était de la provoc, je suppose?) tu affirmais, dans la pièce d’E, Robles, que tu préfèrais les Izquierdo aux Montserrat, comme si nous avions affaire là à Créon et Antigone: autant ces deux-là sont des constructions mythiques (qui néanmoins illustrent aussi mon propos), autant dans le cas de Izquierdo, on sait bien -et Robles joue là sur la connivence avec le spectateur- ce qu’ont été de tous temps les militaires tortionnaires latino-américains, ceux-là même qui récemment coupaient les mains de Victor Jara ou jetaient vivantes des Patricia du haut d’un avion… J’avais mis ta réaction sur le compte d’une ignorance historique: considérer qu’ Izquierdo « a ses raisons », et qu’« il croit à sa cause » (c’est aussi le cas de Pinochet ou Videla), et que ces causes se valent, ce n’est pas acceptable: à ce compte-là, on pourrait aussi considérer que Barbie (sans doute homme charmeur et étincelant) est plus « interessant » que Jean Moulin (probablement un intello catho et chiant). Se moquer de ceux qui ont pris le risque d’une mort horrible, ou même considérer avec désinvolture et en ricanant qu’ils livraient un combat « contre les moulins à vent », c’est les faire mourir deux fois,
    Pardon pour ma véhémence, mais si être iconoclaste, c’est bien à l’occasion, cette incompréhension de ce qu’est un’engagement, un ‘absolu, c’est justement ce qui réduit au désespoir, parfois, les professeurs de ma génération.
     

  4. Pour en revenir au film, il n’est réellemnt compréhensible, je pense, que si on comprend l’ arrière-plan politique de l’Argentine àc ette époque, quels sont exactement les risques que prennent les personnages, et pourquoi.  Quand je parlais d' »absolu », je me réfèrais aussi à l’ami qui accepte de mourir à la place du héros pour le sauver, au mari qui consacre toute sa vie à tenir  une promesse faire à une morte (à laquelle je n’adhère  pourtant pas), etc.  Bref, ce film que je crois assez générationnel, évidemment peu réaliste, j’ai été étonnée qu’il ne te fasse pas ricaner parfois, pour toutes les raisonsénoncées  ci-dessus . Pardooon! 😉

  5. Oui oui oui, je comprends tout à fait ce que tu veux dire ! Et je reconnais aussi que je renvoie peut-être aussi trop facilement (parce que je ne me suis jamais trouvée dans une situation où il me fallait « choisir un camp » – chose que je déteste, bizarrement) les gens dos à dos. Mon petit côté individualiste-égoïste, je suppose. En tout cas, j’ai toujours, justement, adoré la chanson de Brassens pour ça 🙂 (Hi Hi) Après, peut-être que dans d’autres circonstances, je reverrais mon petit cynisme bourgeois.

    A l’époque, ce n’était pas de la provoc’ : j’ai toujours aimé le personnage d’Izquierdo, horrible, oui, bien sûr, mais avec sa « psychologie ». Je ne dis pas que j’excuse les « méchants », juste que j’ai envie de les comprendre, pourquoi, qu’est-ce qui pousse quelqu’un à tomber dans le Mal, blah blah. Ce n’est pas vouloir à tout prix être iconoclaste que de « ricaner » (cruellement) des « gentils », disons que mon intérêt, à moi, s’est longtemps porté vers ceux qui avaient choisi le « côté obscur », les bourreaux, les sadiques, va savoir pourquoi. Le Mal, la perversion, c’est quelque chose qui me fascine depuis longtemps, toujours, mais bien sûr, ceux qui le combattent ont raison.

    Le sacrifice de Sandoval, dans le film, je l’ai trouvé magnifique, d’autant plus qu’il est annoncé par petites touches, en amont de la scène. La quête du mari aussi (même si je la trouve horrible – mais dans un tel contexte, qu’est-ce qui est horrible, finalement ?)

    Peut-être que je change, oui ! 😉

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