Les gants blancs

20h et quelques dans le métro, ligne 7, direction Place d’Italie. Je monte à Opéra. Dans la rame, il y a un clochard, on le repère immédiatement à l’espace que les gens ont spontanément mis entre eux et lui.

Il faut dire qu’il est sale, qu’il pue, qu’il gueule, qu’il fait un peu peur et, comme les autres, je n’ose pas m’asseoir sur l’un des trois sièges vides qui l’entourent. Je m’installe donc sur un strapontin, en lui tournant le dos. L’odeur âcre de saleté, d’urine, de sueur, de vinasse qui l’habille me viole les narines et j’en ai le cœur un peu retourné. Il crie, le bonhomme, rouge sous sa barbe dégueulasse. J’imagine qu’il a les ongles noirs, les doigts gonflés, les mains abimées et craquelées, peut-être un peu gangrenées.

– C’est-CHAUD !… C’est-BIEN-CUIT !

Si je ne le trouvais pas pathétique, voire tragique, je le trouverais peut-être drôle, avec sa grosse voix et ses intonations à la Laspalès. Le problème, c’est qu’il n’est pas drôle par choix.

A un moment, il interpelle une Asiatique (par bonheur, pas moi) : « Dégage, toi ! On veut pas de vous ici ! T’es Chinoise ?… T’es Chinoise ! Alors RETOURNE EN CHINE ! » Les gens pouffent, entre malaise et lâcheté. Je suis désolée. Si j’étais courageuse, peut-être que je dirais quelque chose, lui demanderais de se calmer un peu, mais je n’ai jamais été Wonder Woman. Et en plus je suis asiatique. Alors comme les autres, je baisse la tête en silence, soulagée de n’être pas la cible de cette violente diatribe. Puis il se met à embêter une jeune femme noire, en lui filant des petits coups désordonnés, en essayant de tirer sur son sac. Personne ne moufte, on entend à peine un jeune homme noir (notons que les blancs ne disent rien !) protester faiblement : « Eh oh ! »

Mais tout le monde pense que ça ne servirait à rien, sans doute, d’essayer de discuter avec ce type.

– T’as pas une CIGARETTE ?!?! hurle-t-il, toujours dans son trip personnel.

Le métro s’arrête soudain à une station. Une voix nous indique que nous allons rester à quai un instant. Quelques minutes s’écoulent. Puis, un vague mouvement de voyageurs me fait lever les yeux. Des agents RATP arrivent. Ils sont quatre ou cinq, deux femmes et trois hommes, je crois. Ils rentrent par deux portes, comme pour cerner le type qui n’est ni réellement violent (en gestes) ni forcené. Il refuse de descendre. Les agents s’approchent.

« Allez, vous descendez », somme l’une des femmes, qui n’a pas l’air commode et sur un ton qui n’admet aucune résistance. Malgré l’emploi du « vous », on dirait qu’elle s’adresse à une merde, avec un mépris qui me choque. Et c’est là que je remarque qu’elle a, aux mains, des gants blancs, ces gants en plastique ou latex hygiéniques ou chirurgicaux ; comme ses collègues qui sont en train d’en enfiler en s’approchant du SDF qui ne fait que répéter comme un gamin rageur : « J’veux juste une clope ! »

Eh bien sans savoir pourquoi, la vue de ces gants m’a révulsée, remplie d’horreur. Même si je conçois que ce type était répugnant, même si j’ignore s’il était porteur d’une maladie quelconque et s’il y avait un danger à le toucher directement (en dehors du dégoût légitime qu’il pouvait provoquer), j’ai trouvé l’utilisation de cet accessoire d’une violence inouïe. Je ne sais pas comment l’expliquer. Fugacement, j’ai pensé confusément à la Gestapo. Un truc dans le genre. C’était comme si ces agents venaient nous débarrasser d’un fléau, d’une chose nuisible et malsaine, comme s’ils ne considéraient déjà plus cet homme comme faisant partie des hommes.

Évidemment, je me trompe sans doute et vois du symbole démesuré là où il n’y en a pas (je conçois que ça ne doit pas être évident d’appréhender des SDF pas propres), mais cette image m’a profondément choquée. J’ai trouvé ces gants déplacés. Obscènes. Tout comme le brouhaha soudainement joyeux qui a envahi la voiture, une fois l’importun emmené. Tous ces visages couards quelques minutes plus tôt, qui osaient enfin sourire, rire et parler à voix haute, m’ont écœurée, plus que l’odeur de ce pauvre bougre.

Ah, être Wonder Woman.

8 comments / Add your comment below

  1. en fait pour beaucoup de SDF,pour les réinsérer il faudrait 2 éducateur,3 psys et une assistante social à temps plein pendant 2 ans,et après il peut être opérationnelle pour taffer sur une plateforme teléphonique.
    qui sera prochainement delocalisé…

  2. Nemito, j’aime beaucoup ce post, qui ce matin a fait vibrer très fort chez moi la corde de l’empathie.
    .

    J’ai souvent éprouvé exactement ces sentiments composites.  Je déteste la violence de notre société : d’abord ses marginaux désespérés qui désormais font peur, et qu’on voudrait tous surtout ne pas/plus voir,  jusqu’à l’irruption d’une autre violence plus sournoise : celle en gants blancs, qui « remet de l’ordre »,  éradique les fauteurs de nuisances, et rassure les bonnes gens : ouf! Nous voilà enfin entre gens civilisés!!…  Celle-ci me fait encore plus peur 🙁

  3. Au château, on vient d’ouvrir un chantier d’insertion pour l’entretien du potager. Certains des salariés portent dans leurs corps et sur leurs visages les difficultés de leurs vies. Mais maintenant, ils sont là, ils sont bien, et je dirais presque qu’ils sont beaux tellement leur humanité saute à la figure. Alors oui, ils coûtent cher à la société, mais elle peut être fière de dépenser de l’argent pour eux, parce qu’ils en valent autant le coup que n’importe qui !!

  4. Cuauh >> Oui. Maintenant, peut-être que c’est à cause de la Grippe A ces gants blancs ? Ma mère m’a recommandé ce soir au téléphone de me désinfecter les mains chaque fois que je serrerai une main inconnue ! On est pas dans le caca ! 🙂

     

    Malo >> Bravo. Bien sûr que chacun a droit à une nouvelle chance. Ca sert à ça une vie (pour reprendre une citation de A l’Origine de Xavier Giannoli…)

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