Vous allez être contents

M. Sanchez est de retour !

Comme depuis trois jours je pars au boulot à la bourre – sur les coups de 9h30 (voire pire) -, je tombe sur lui, qui se met en route vers je ne sais quelles aventures rocambolesques, à cette heure matinale précise.

Lundi matin, alors que j’avais la tête dans le seau et le moral dans les chaussettes, je l’ai donc croisé sur le palier de sa porte, qu’il était en train de réparer, en marcel (ou un équivalent ; j’avoue que mes yeux chastes et timides ne se sont point attardés sur l’espèce de maillot de corps douteux qu’il portait) et charentaises. J’avais entendu sa porte s’ouvrir avant d’ouvrir la mienne mais je ne pouvais décemment pas rester trente minutes à attendre derrière, juste pour ne pas le croiser parce qu’en fait il me fait toujours un peu peur avec sa tête de vieux catholique. Donc je suis sortie à mon tour et suis tombée pile sur lui.

Depuis l’épisode précédent, je m’en tiens à ma nouvelle ligne de conduite : cordiale ET distante. Ce qui me laisse une certaine marge de liberté pour être plus ou moins bavarde. Malgré mon retard, comme cela faisait longtemps, ma foi, que je ne l’avais pas vu, comme il est vieux, seul et que je me sens toujours un peu coupable de ne pas être bien polie avec un homme âgé sans famille, j’ai échangé quelques mots avec lui.

Ce qu’il y a de bien avec M. Sanchez, c’est qu’il est toujours d’humeur espiègle et gaie. En fait, à chaque fois que je le croise, il râle. Surtout contre le syndic de l’immeuble. Moi, j’avoue que je m’en fous du syndic. Je ne suis pas propriétaire et, comme les gros cons auxquels j’appartiens parfois, je dois dire que si la porte d’entrée ou la lumière des escaliers ne fonctionnent pas pendant un mois, je ne prendrai jamais l’initiative d’appeler pour demander qu’on vienne les réparer. La plupart du temps, je fais comme tout le monde : je monte comme je peux jusqu’à chez moi dans le noir avec la lumière de mon téléphone portable et je cale la porte d’entrée avec un truc quelconque. En général, c’est donc M. Sanchez, l’un des rares propriétaires, qui se préoccupe des parties communes.

Sauf que, comme vous le savez, M. Sanchez, il parle français comme une vache espagnole (d’ailleurs, il est espagnol, Ho Ho Ho) et comme il n’a, je pense, pas grand chose d’autre à faire que se plaindre régulièrement au syndic, dans un accent incompréhensible, eh bien le syndic en a marre. Je peux le comprendre.

Moi-même, lundi, je n’ai encore rien compris à ce qu’il m’a dit, M. Sanchez. C’est pas faute d’avoir fait un effort. La seule chose qui a fait sens dans tout son agacement coléribérique, c’est cette phrase : « Le syndic ne fait rien, ils disent qu’ils né mé comprennent pas quand yé leur explique ! » Je suis restée impassible et n’ai même pas esquissé le moindre sourire. Maîtrise de soi, self contrôle, intelligence émotionnelle et relationnelle, blah blah blih. C’est beau de travailler dans la com.

Même, dans un grand élan de sociabilité, je me suis laissée aller à une petite confidence toute friponne (genre « youhou, je vais vous en dire une bien bonne, entre vous et moi ») sur mon week-end : « Vous savez quoi ? Eh bien je suis allée à Madrid ce week-end ! » Une fois, quand même, avant que je décide de remettre un espace vital entre nous deux, il m’avait offert du turrón et je n’ai jamais oublié ce geste sympathique. Donc je me suis dit que j’allais lui parler un peu de l’Espagne.

Eh bien en fait, il n’en avait pas grand chose à foutre. Il m’a dit que Madrid, c’était pas mal, mais qu’il valait mieux que j’aille à Barcelone. Madrid, c’est administratif. Barcelone, c’est plus ouvrier. « Oui mais à Madrid, il y a le Prado, M. Sanchez ! »« Oui mais Madrid, c’est administratif, Barcelone, c’est plous ouvrier. » Je sais même pas s’il a dit « ouvrier », c’était peut-être autre chose. J’ai pas compris.

Oups. Je suis en retard. Au revoir M. Sanchez ! Bonne journée !

Je l’ai laissé réparer sa porte, sur laquelle, vil copieur, il a lui aussi collé une carte postale (moi j’ai une citation de Baudelaire depuis mon emménagement et lui, il a mis des icônes religieuses… J’ai peur.)

Aujourd’hui, belote et rebelote, je le revois dans l’escalier. Mais cette fois, je suis passée devant lui, royale, non sans lui souhaiter une bonne journée avec la classe catherinedeneuvesque qui me caractérise. D’ailleurs, il en a été tellement impressionné qu’il m’a dit : « Bonne journée, Madame. »

En même temps, il me dit TOUJOURS « Madame », comme si j’avais trente cinq ans au moins (non mais ho !), depuis qu’on a arrêté de se (que j’ai arrêté de lui) faire la bise.

Quelle vengeance mesquine de sa part.

*     *     *

Madrid me semble bien loin, noyée depuis trois jours maintenant sous la pluie parisienne.

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