Spleen et idéal

Ca vient de loin. C’est profond. Difficilement définissable : un sentiment qui se rapprocherait de la tristesse et une sensation qui s’apparenterait à la douleur. C’est quelque chose qui m’étreint souvent, intensément, malgré moi, et auquel la seule réponse logique,  la seule qui me soulagerait réellement, serait la mort. Mourir, là, comme ça ; pour ne plus avoir à supporter cette extase insupportable devant ce qui m’est trop beau.

Je suis rentrée de Madrid hier dans la nuit. J’y ai passé quatre jours superbes à tous points de vue. Invitée par Anne-So, une copine lyonnaise, un peu perdue de vue ces dernières années, alors même que nous vivions toutes deux à Paris. Nous avons repris contact il y a quelques mois, avant qu’elle n’obtienne précipitamment une mission en Espagne. Elle m’y convia. Chaleureusement. Je me sentais un peu intruse : c’était la première fois que je m’apprêtais à rester aussi longtemps chez quelqu’un que je connaissais, au fond, aussi peu. D’un autre côté, l’invitation avait été lancée simplement : l’appartement, situé en plein centre ville, à deux pas du Palacio Real, fait 80m² et, Anne-Sophie travaillant jeudi et vendredi, nous ne risquions pas de nous marcher sur les pieds. Pour une fois, j’avais donc décidé d’être simple à mon tour et de ne pas faire de chichis chiants ; et j’acceptai.

Dès mon arrivée, l’accueil a été amical, dépouillé de mondanités factices. J’ai eu droit à ma chambre, ma salle de bain privées et le double des clés pour aller et venir librement les deux premiers jours.

Le jeudi, l’ami d’Anne-So est arrivé dans la matinée, mais nous nous sommes croisés. Partie vers 9h du matin, je ne suis rentrée que 10h plus tard, après une grande balade solitaire dans la ville et le Parque del Retiro et surtout, un long détour par le Prado. Je l’avais déjà visité en avril dernier, lors de mon week-end avec Maman, et j’en avais gardé un souvenir tellement éblouissant que j’ai préféré faire l’impasse sur le Reina Sofia et Guernica de Picasso pour y retourner. Désormais adepte absolue des audioguides, j’ai déambulé pendant près de quatre heures, yeux au bord de « l’exorbitation », parmi les chefs-d’oeuvre qui m’ont récemment révélé la peinture – la peinture que j’aime, en tout cas : Goya, dont la salle des Pinturas Negras reste, même la seconde fois, d’une puissance incroyable ; Ribera, représentant du ténébrisme dérivé de mon cher Caravage dont l’un des David et Goliath (seule peinture de lui dans ce musée) fut un choc en avril dernier ; El Greco, dont j’aime de plus en plus le style bizarre et tourmenté ; mais aussi Bosch, Dürer ou Zurbarán, pour n’en citer que quelques uns. Autant de peintres aux univers très forts et marqués qui, moi, me marquent en retour. Sans oublier Vélasquez.

Je ne vais pas énumérer une nouvelle fois tous mes élans pour ces peintres, bien que j’adore parler et reparler de ce que j’aime. Pour résumer, j’ai passé un moment magnifique, étourdissant. La première fois avait été une surprise, une stupéfaction sans nom ; cette fois-ci, j’ai savouré les retrouvailles, pris le temps de m’imprégner de tout ça, tout ce qui nous est offert et que nous ne saisissons pas toujours au bon moment, parce qu’il est trop tôt, ou trop tard et que nous ne sommes pas prêts.

J’ai aimé ces instants de solitude, autant que j’ai aimé ceux passés en compagnie de mes deux charmants hôtes, qui n’ont cessé de vouloir me faire plaisir et me faire découvrir les spécialités madrilènes. J’ai ainsi mangé de délicieux tapas (ah ! la charcuterie espagnole !), bu un cocktail à base de noix de coco et de lait renversant dans le quartier multiculturel de Lavapiés, goûté à la spécialité locale, indigeste au possible : le chocolate (du chocolat fondu quasiment pur) con churros (des churros suintant de gras qu’on trempe dans le chocolat) à la Chocolatería San Gines et, excursion ô combien sympathique, ils m’ont même conduite jusqu’à Segovia, petite ville au nord de Madrid, remarquable pour son aqueduc impressionnant, sa cathédrale flamboyante et son Alcázar kitschissime.

Si Anne-So reste un peu plus longtemps à Madrid, j’espère y retourner pour découvrir Toledo (qui les enthousiasmait moins), autre ville voisine remplie d’églises et de peintures d’El Greco, qui y finit sa vie.

J’ai quitté mes hôtes hier soir, gorgée de chaleur et de soleil comme un fruit trop mûr, presque épuisée et aspirant à retrouver un univers tranquillement familier.

C’est là, dans cet avion qui survolait de nuit une obscure étendue nébuleuse, alors qu’il s’apprêtait à descendre vers la ville de mon coeur, Paris, que j’ai ressenti ce spleen infini. J’étais près du hublot, le nez collé contre la vitre, comme une enfant émerveillée et j’ai vu soudain apparaître, à travers les crevaisons des nuages, toutes ces lumières, ces milliers de flambeaux minuscules, scintillant sur une surface d’une immensité impressionnante. Lave de lumière humaine se découvrant par intermittence entre deux nuées. Je me suis sentie bêtement bouleversée, comme devant le spectacle grandiose et fascinant d’un volcan ; face à la ville, offerte à ma vue sous un angle nouveau, je me suis prise pour une Martienne qui, débarquant soudain sur cette planète, ne pourrait que s’incliner d’admiration devant tant de beauté extraordinaire.

On dit que les lumières des villes ont tué la beauté des ciels étoilés. Peut-être. Mais la beauté des villes éclairées vues des étoiles est tout aussi magique et poétique.

Une fois de plus, je me suis sentie dépassée, engloutie par quelque chose d’incommensurable. Comme étouffée par trop d’émotion. J’ai eu envie de pleurer contre ma fenêtre, sans raison réelle, et de me perdre dans la vaste nuit pour toujours.

Madrid

Près de la Plaza Mayor

Palacio Real

Rue

Segovia

Aqueduc de Segovia

Harold & Anne-So

4 comments / Add your comment below

  1. Merci mais en fait, je suis très agacée par le rendu des couleurs, super différent d’un ordinateur à un autre. Du coup, je ne sais pas du tout comment « améliorer » les contrastes, n’ayant aucun point de repère fiable. Tu fais comment, toi ?

  2. Il suffit que je voie des photos de l’espagne pour que tout en moi crie « C’est chez moi !!! »
    Les eglises baroques, le chocolate con churros, et surtout la lumière !!

Laisser un commentaire