OUEST de François Vallejo

C’est un plaisir, un bonheur immense de lecture comme je n’en avais pas connu depuis longtemps.

Deux jours, il m’a fallu deux jours pour le lire, d’une traite, entre deux strapontins et changements de métro, assise, debout, couchée aussi, dans mon lit, entre deux autres livres : Millenium, le best seller de Stieg Larsson qui envahit les transports en commun français, un an que je l’ai et cette fois, c’est bon, j’essaie de le lire en deux semaines, et un Roman russe d’Emmanuel Carrère, parce qu’Hermine m’a dit qu’il fallait le lire avant d’autres Vies que la mienne. Je suis obéissante moi, si on sait me parler d’un livre ou d’un auteur.

Alors voilà. Ouest de François Vallejo. Pourquoi Ouest. La première fois que j’ai entendu ce titre et ce nom, c’est à l’antenne de France Inter, l’année dernière. Il venait d’être élu « Prix Inter ». J’avais jamais lu de Prix Inter, j’ai jamais lu de Prix Inter, d’ailleurs, jusqu’à Ouest. Les lecteurs qui avaient voté pour lui donnaient leur avis. Ils avaient été touchés, frappés par l’histoire, l’écriture. J’ai eu envie de le lire. Avant et presque immédiatement après l’émission, j’ai d’abord lu le Céline Minard, le dernier Homme, un voyage singulier, déroutant, aux côtés du dernier survivant de la Terre.

Ouest me faisait envie. Mais plus tard. Il me fallait encore laisser planer telle une brume un peu mystérieuse ce titre, beau et simple, beau car simple, presque vague, ample mais enveloppant. Derrière un titre pareil, tout est imaginable.

Il est sorti en poche. Excitation. Crainte d’être un peu déçue.

De l’intrigue, je n’avais que confusément retenu l’affrontement entre deux hommes, le maître et le garde-chasse. Etrangement, j’imaginais, pour je ne sais quelle raison, le cliché d’une attirance homosexuelle trouble, dans de grands espaces où la nature éveillerait à la sensualité un peu comme dans Lady Chatterley.

Comme je me trompais ! Et comme j’ai été heureuse de découvrir, au fil des pages, une histoire à laquelle je ne m’attendais absolument pas, huis-clos haletant, passionnant, sombre et tourmenté comme l’époque à laquelle il se déroule et le paysage qui lui sert de décor. Lambert, le garde-chasse rugueux qui aime mieux ses chiens que les hommes sauf sa fille, la blanche et belle Magdeleine ; taiseux, droit dans ses bottes mais vacillant peu à peu devant les folies du Baron de l’Aubépine, son nouveau maître, original épris d’idées révolutionnaires et républicaines, qui aime les femmes, mais d’une bien drôle de façon, et plus encore… Victor Hugo, son héros, sa lubie (qui vaut des pages savoureuses). Théâtre de leurs relations complexes : le château vide, qu’on imagine sinistre et décadent, retentissant parfois des étranges et inquiétants jeux amoureux du Baron. Et tout autour la forêt, les arbres, les marécages, les grands animaux que Lambert, accompagné de sa fidèle meute et sa brave fillette, chasse, la nature sauvage et souveraine, indifférente au vacarme des révolutions comme au face à face des hommes.

De par son écriture-langage – mélange étonnant (mais magnifique) de style direct et indirect libre -, précise et courte comme les pensées qui agitent tous les personnages dont il entremêle savamment les discours, les points de vue, François Vallejo réussit à créer une atmosphère unique : tendue, pesante, poisseuse comme la terre grasse dans laquelle s’enfoncent les bottes de Lambert et les pattes de ses chiens, d’une violence sourde et contenue, d’autant plus angoissante, jusqu’à la tragédie finale, attendue dès la première page, dont personne ne sortira indemme. Surtout pas le lecteur.

L’Ouest du titre se fait presque fantastique, c’est Barbe-Bleue, le Chien des Baskerville… On entend, sous la plume brillante de l’auteur, les aboiements furieux des chiens, les cris sourds et désespérés du Baron qui appelle Magdeleine dans la nuit, on sent l’humidité suintant des arbres lourds, l’écume des chevaux harrassés, on ressent, enfin, les dilemmes de chaque personnages, leurs doutes, leur peine…

Toujours, même dans la plus grande folie, ils restent terriblement humains et touchants, faibles et victimes. Au-delà du duel entre deux hommes que tout oppose mais qui sont bien obligés de composer face à l’autre, ce basculement d’un homme « entre deux » (dernière page) est aussi l’histoire du basculement d’une époque à une autre…

Bref. Pour moi, ce livre est un roman de très grande qualité : une écriture exigeante – mais qui n’est pas un simple exercice de style – au service d’une histoire forte, puissante dont l’atmosphère dramatique sombre hante encore longtemps après avoir refermé la dernière page. A lire de toute urgence !

3 comments / Add your comment below

  1. Oui, un livre de qualité, découvert aussi avec plaisir, en son temps (2007, donc)

    Mais n’exagérons pas: Vallejo s’inspire très nettement de Barbey d’Aurevilly, dans l’inspiration et dans le style. Et l’elève n’égale quand même pas le maitre…
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    Ah Barbey! Un type odieux, réac, hargneux, décadent, et un peu ridicule dans son dandysme vieillot… Mais quel écrivain! A jamais attaché au même « Ouest » qu’il a immortalisé dans ses nouvelles et ses romans.
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    Partagé entre l’exaspération et le culte, mon club littéraire au complet, il y a 7 ans, s’était transporté à Carterêt dans le Cotentin, sur les traces de Vellini, Une vieille maîtresse, avec le livre à la main sur le chemin des douaniers…
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    Mais commence plutôt par Les Diaboliques!

  2. Barbey, oui, j’ai lu les Diaboliques (le seul que je connais de lui) !
    Si je vois ce que tu veux dire pour l’inspiration (atmosphère sombre, lourde, ambiguë), pour le style, Barbey me semble beaucoup plus « classique » et « littéraire » (langue très XIXe siècle, non ? + un côté ‘je vous raconte une histoire qui m’est arrivée ») alors que justement, je trouve que Vallejo évite l’écueil « style littéraire adapté à l’époque de son histoire » pour trouver un ton plus libre, presque oral…
    J’ai trouvé ça assez original et excitant !
    Quoiqu’il en soit, ta-ta-ta, moi j’ai beaucoup aimé, pour ne pas dire adoré ! Vraiment, ça faisait longtemps, longtemps que je n’avais pas lu un livre aussi vite, avec l’envie de le finir !
    Du coup, suivant ton commentaire, j’ai repris mes Diaboliques ce matin pour le métro.

    Avais-tu lu Tom est mort sinon (aucun rapport, mais bon…) ?

  3. Pour la langue de Barbey, oui tu as raison, et non, pas complètement: ce n’est pas une langue « classique »: elle a des fulgurances et des raccourcis étonnants très liés au contexte, au climat… Mais bon, il est vrai que je parle de mémoire de l’un, que j’ai lu, et de l’autre, que j’ai relu il y a déjà plusieurs années…
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    Tom est mort, non, je ne l’ai pas lu, mais j’avais suivi la polémique entre M. Darrieussecq et C. Laurens (? plus sûre que c’était cette dernière) . Ca ne m’a pas donné envie de le lire.. C’est bien?
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    Sinon, l’un des derniers livres que j’aie aimés en cette saison, c’est Où on va, papa? de JL Fournier. Ca m’a tellement plu que je pense le mettre l’an prochain dans le concours-lecture de mes 5èmes, avec un questionnaire pas du tout politiquement correct: je m’en régale d’avance!.. L’as-tu lu? En as-tu entendu parler? (prix Femina, je crois?).

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