La grande Magie

de Eduardo De Filippo, mise en scène de Dan Jemmett

Reprise à la Comédie Française à partir du 7 octobre 2009

Dimanche 19 juillet, 14h. Une foule compacte se presse à la Comédie française pour la dernière de la grande Magie, pièce du dramaturge italien Eduardo de Filippo, à laquelle la critique – autant que le public – a fait un accueil triomphal. Je suis là, parmi les spectateurs de tous âges (au milieu desquels se confond Isabelle Huppert), enfin ! après avoir tenté d’obtenir des places pour la semaine précédente, pour Mag et moi, sans succès. Pour clore mon année théâtrale, je me suis offert une place en première catégorie.

Me voici au rang J, au milieu de la rangée, non loin de la scène, entre un monsieur d’un certain âge qui ne cessera, à mon grand désarroi (et à l’exaspération de ma jeune voisine de droite) de tousser en crachotant et un duo de copines, d’environ mon âge. La salle est pleine à craquer jusqu’au Paradis/poulailler.

Je ne connais pas Eduardo De Filippo, pas même de nom. Il paraît qu’il est le plus grand auteur de théâtre italien après Pirandello. Soit. En revanche, après avoir lu quelques critiques, je connais déjà un peu l’intrigue et la thématique de l’illusion, l’apparence, le théâtre dans le théâtre qui a été mille fois traitée au théâtre, de l’Illusion comique à la Vie est un songe… Elle est d’ailleurs passionnante : n’est-elle pas le reflet de toute notre vie ?

L’histoire ? Lors d’une soirée dans un hôtel d’une station balnéaire, Otto Marvuglia, magicien un peu ringard et roublard qui a du mal à joindre les deux bouts, fait disparaître lors d’un tour la femme de Calogero Di Spelta, homme profondément jaloux. En réalité, il s’agit d’un coup monté par l’amant qui enlève la femme de Di Spelta. Le quart d’heure prévu se transformera en quatre années. Afin de se sortir de ce mauvais pas et pour éviter une cruelle humiliation au mari dont il saisit toute la détresse, Marvuglia trouve un subterfuge absurde et diabolique : il explique à Di Spelta que sa femme se trouve en réalité dans une petite boîte noire. S’il a une confiance absolue en la fidélité de sa femme, alors, lorsqu’il ouvrira la boîte, il la retrouvera. S’il n’a pas confiance, il ne doit pas ouvrir la boîte. Piégé par le magicien et surtout sa propre jalousie, refusant de toutes ses forces la souffrance que lui inflige la réalité, Calogero préfère croire à l’illusion et entrer dans le jeu mené par Marvuglia, jusqu’à un dénouement poignant.

L’illusion comme rempart, protection à la réalité… et en même temps, l’illusion comme révélateur d’autres vérités…

Il serait difficile de faire la fine bouche devant ce spectacle offert par la Comédie Française dont la mise en scène, inventive, colle parfaitement à toute cette idée d’illusion : la scène s’ouvre sur un décor chic et toc recréant avec une certaine nostalgie pétaradante l’ambiance des années 40-50, des music-halls et des bals d’antan. Le nom de l’hôtel est écrit à l’envers comme si, déjà, nous étions dans l’envers de la réalité et Dan Jemmett utilise tout au long de sa mise en scène un procédé de mise en abyme troublant : les comédiens, lorsqu’ils ne jouent pas, observent en spectateurs, sur les côtés, ceux qui sont sur scène. Ils sont eux-mêmes observés par nous, public. Plus tard, les deux personnages principaux se tournent vers nous, traversent le mur invisible de la maison invisible d’Otto et nous contemplent comme si nous, public, étions la mer. Et, fascinés, nous devenons la mer, nous y croyons ! ô magie du théâtre !

Le parti pris de Dan Jemmett est d’insister sur l’aspect comique de la pièce. De fait, on rigole volontiers aux gags, aux caricatures (le policier qui crie « et que personne ne bouge ! » ou les tics de l’horrible famille bourgeoise et vénale de Calogero) et à certaines répliques – le texte est assez truculent et très agréable. Pour autant, c’est bien d’une tragi-comédie qu’il s’agit, dont on ne sait si elle est plus drôle que triste… ou l’inverse. C’est ce qui fait sa force et son ambiguïté.

Derrière le cabotinage de Marvuglia, formidablement interprété par Hervé Pierre, il y a une véritable sensibilité humaine qui comprend la douleur du mari trahi. Et derrière la folie choisie de Di Spelta, il y a la souffrance, immense. Ce petit homme auparavant si terne, si sérieux, si ennuyeux, le cocu parfait dont tout le monde se moque à son insu, trouve soudain dans l’illusion quelque chose qui le fait rêver et espérer, qui le grandit même quelque part et le rend plus courageux et plus lucide, paradoxalement. Denis Podalydès est magnifique, entre caprices enfantins et désespoir bouleversant. Il crie, il chante (e lucevan le stelle, le fameux air de Tosca), il s’énerve, il saute et court en pyjama et l’on est suspendu à sa composition qui rend son personnage humain, trop humain.

On ressort touché et troublé. Au final, que penser du personnage de Calogero ? Est-il prisonnier, est-il libre ? Se perd-il ou se sauve-t-il ? A-t-il raison, a-t-il tort ? Je n’ai toujours pas tranché la question, deux jours après, mais la pièce m’a marquée.

Je compte retourner la voir la saison prochaine.

Courez-y vous aussi si vous en avez l’occasion, voici un spectacle populaire et tout public de (très) grande facture !

  • La Grande Magie d’Eduardo De Filippo, mise en scène : Dan Jemmett
  • Vu le dimanche 19 juillet 2009 à la Comédie Française (Paris)

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