Etreintes brisées

Les Etreintes brisées

de Pedro Almodovar

Bon. Bon. A en croire l’ensemble de la presse, cette année, Pedro Almodovar nous aurait pondu son grand chef d’oeuvre, foisonnant, passionnant, élégant, bouleversifiant, blah et blah et blah.

Cela fait maintenant quelques années que Pedro est devenu quasi intouchable, quel que soit le film qu’il tourne. Comme Woody Allen, comme Ken Loach, comme Emir Kusturica, comme les Frères Dardenne… comme presque tous les réalisateurs, en fait, que l’on retrouve chaque année en sélection officielle à Cannes. Comme si l’on jugeait chacune de leurs réalisations à l’aune de l’ensemble de leur oeuvre ; comme si le fait d’avoir fait deux ou trois films superbes (ou plus, bien sûr) les immunisait à jamais contre la médiocrité. Il semble incongru et inconcevable de juger l’un de leurs nouveaux films mineur, voire moyen, voire mauvais. Et quand bien même on le reconnaîtrait à mots couverts, le bémol est toujours contrebalancé par trois ou quatre étoiles (ou un Ulysse qui sautille de joie dans Télérama).

Donc Almodovar cru 2009 a provoqué le même enthousiasme chez les critiques qu’en 2007 (Volver), 2004 (La mauvaise Education), 2002 (Parle avec elle), 1999 (Tout sur ma Mère) etc. etc.

Dans ce concert de louanges officielles, la seule fausse note que j’ai entendue venait de Cuauhtli, qui m’envoyait, il y a dix jours, une critique bien plus fraîche :

« J’ai vu hier Etreintes brisées, qui ne m’a pas inspiré un grand enthousiasme: scénario alambiqué, moins complexe qu’on ne l’a dit (en fait , parfois même assez balourd), et pas complètement maîtrisé : il y a des ficelles grosses comme des cordages qu’on a immédiatement repérées, des pistes inutiles qui ne mènent à rien, des personnages secondaires mal typés, etc. Mon impression générale, c’est qu’on a affaire à quelque chose d’assez mal organisé où l’accessoire (la forme éparpillée) prend le pas sur l’essentiel (le fond). Du coup, cette histoire d’amour pas passionnante m’a laissée assez froide (oui, je sais, j’ai un coeur de pierre, etc.) malgré quelques jolies trouvailles visuelles et autres. Reste l’hommage au cinéma (Rossellini, M. Powell, etc.), assez maladroitement plaqué sur le reste. Bon, je n’ai jamais tenu Almodovar pour un grand metteur en scène, mais j’ai aimé ses premiers films pour leur démesure et leur vitalité dans une Espagne qui se réveillait, ensuite j’ai été un peu agacée par ses sempiternelles histoires de travelos (rendons-lui cette justice :  ici, il s’en est affranchi), mais l’émotion me saisissait quand même souvent (Talons aiguilles, Parle avec elle, etc.) : ça, il savait faire ! Ben ici, il me semble qu’il n’ a pas su… »

Comme j’aime plutôt Almodovar (tout sur ma Mère fait sans aucun doute partie des 20 films que je préfère), je suis quand même allée voir les Etreintes. Et franchement, je me suis fait chier ! Mais à un point ! Ca faisait longtemps que je ne m’étais pas autant ennuyée – depuis Welcome de Philippe Lioret, je dirais.

On y retrouve pourtant la patte du réalisateur : les couleurs merveilleuses qui prennent un relief particulier chez lui – intérieurs bariolés, perruques blond platine, chemises et talons rouge vif -, des tons d’une sensualité très rare, presque tactile (on croquerait volontiers dans les tomates !) ; des plans parfois joliment cadrés, malgré des champs / contrechamps parfois un peu bizarres et patauds… Visuellement, on passe encore un assez agréable moment, d’autant plus que le casting est, comme toujours, très bien choisi : Pedro a l’art de filmer des mecs avec de vraies « gueules » et Lluís Homar a un charme brut aussi fascinant que Daniel Giménez Cacho (le séduisant prêtre pédophile de la mauvaise Education) ou Darío Grandinetti (Parle avec elle) ; quant à Penélope Cruz, elle n’est jamais aussi touchante que devant sa caméra.

Mais justement, à force de recycler ses thèmes de prédilection (mensonges, secrets de famille, jalousie amoureuse, trahison, homosexualité, haine du père…) et de caricaturer son propre style (imbrications de diverses temporalités, entrelac d’histoires et de personnages…) jusqu’au ridicule (le film dans le film, abominablement long), Almodovar finit ici par se parodier lui-même… oubliant qu’un bon film, c’est aussi une bonne histoire !

Et là, l’histoire, c’est n’importe quoi : on a l’impression de regarder un soap mélodramatique un brin ringard et même prétentieux (tous ces clins d’oeil appuyés au cinéma, ici à Peeping Tom, là à Belle de Jour… quand Lena se prostitue – sic ! -, elle se fait appeler Séverine ! C’est d’un léger ! Et à la peinture ? Magritte ?) Comme le dit Cuauh, là où l’on devrait vibrer et pleurer pour les deux amants passionnés séparés par la mort, nous ne ressentons malheureusement pas grand chose si ce n’est un abyssal ennui. Quand on n’étrangle pas un rire nerveux devant la niaiserie de certains dialogues (« la dernière sensation qu’elle a eue avant de mourir c’est la saveur de ta bouche. ») Tout sonne faux et distancié, jusqu’aux scènes d’amour censées être passionnelles. Même les tomates sont plus charnelles que les étreintes de Mateo / Harry Caine (Hurrycane !) et Lena, c’est pour dire.

J’ai retrouvé tout ce que je n’avais pas aimé dans la mauvaise Education : une intrigue qui, à force de détours et circonvolutions, finit par lasser, une certaine invraisemblance psychologique (Lena a-t-elle besoin d’être aussi cruelle avec son vieil amant qui ne semblait pas l’écoeurer avant ?), de l’éparpillement inutile (le film prend des allures de faux thriller pour ne mener à rien), une fin à rallonges (on croit que c’est finit… et non !)…

Bref, une grosse déception pour moi qui avais pourtant récemment adoré Volver. Almodovar n’a rien eu à Cannes cette année et en fait, c’est assez justifié à mes yeux. Le plus réussi du film reste l’affiche.

Etreintes brisées ? Plutôt brisantes !

5 comments / Add your comment below

  1. Pour ma part le cinema m’a toujours ennuyé, à part put etre « Tout sur ma mère » .
    Peut etre est-ce du à mes mauvais souvenirs de cours d’espagnol qui sait ?

  2. Dans mes bras, ma soeur!

    … Et bravo pour avoir identifié l’origine de « Séverine »: je me demandais qui le verrait…;-) (en passant, aucun critique n’en a parlé..Connaissent-ils même le roman de Kessel et/ou le film de Buñuel?)

  3. Thia >> « Tout sur ma mère », « Parle avec elle », « Volver » m’avaient beaucoup émue parmi les récents (quoiqu’à la revoyure, j’ai ré-estimé « Parle avec elle » gravement à la baisse, mais bon…)
    J’ai envoyé ma mère voir « Etreintes brisées » (je préférerais le titre avec l’article « les » devant, comme en espagnol, ça ferait un peu moins cucul !) histoire qu’elle me donne son avis parce que l’une de ses amies, grande cinéphile et Téléramaphile devant l’Eternel, lui a dit que ce film était magnifique, génial, machinchose, qu’Almodovar se renouvelait, etc. Alors que moi, je trouve que c’est tout le contraire et qu’il a rarement fait aussi emmerdant (ouiiiiii Claudine !!!)
    Du coup, nos différences de points de vue l’intriguent et, bien qu’elle n’en ait eu aucune envie a priori, tant « Parle avec elle » et « Volver » lui ont déplu, elle va y aller pour nous départager ! (Mais je suis sûre qu’elle va penser comme moi !)

    Claudine >> Alors là, aucun prestige pour moi parce que Belle de Jour est l’un de mes films cultes donc l’association prostituée / Séverine m’a évidemment sauté à la figure comme un gros clin d’oeil fin comme du gros sel (bizarre cette association d’idées).
    Je doute quand même que l’allusion n’ait pas été relevée par un critique, ça m’étonnerait fort qu’aucun d’entre eux n’ait vu ce classique de Bunuel/Buñuel !!!
    D’ailleurs, en parlant de Belle de Jour, en repensant à l’impact que ce film a eu sur moi la première fois que je l’ai vu à la télé (vers l’été 1999 je crois, une semaine à peine après avoir découvert Vertigo ! Que de chocs esthétiques en peu de jours !), je vois une certaine parenté avec mon trouble et mon enthousiasme pour Histoire d’O de Pauline Réage !
    J’adore le film de Buñuel, son atmosphère étrange et parfois inquiétante, entre fantasme et réalité, la fin absolument tragique et bien sûr, tout ce rapport complexe au sexe (au désir, à l’amour, etc.)
    Séverine me fait penser un peu à O. dans cette bizarre dichotomie liberté/soumission : paradoxalement, elle n’est jamais si libre qu’en se prostituant et se soumettant aux désirs et bons vouloir des autres (à la différence que O. accepte l’asservissement volontaire pour l’homme qu’elle aime, alors que Séverine le fait en cachette de celui qui l’aime…)
    Bref ! Le lien m’apparaît de façon floue, il faudrait que j’y réfléchisse un peu plus… Mais si les deux m’ont autant parlé, c’est qu’il y a une raison (trouble ?), lol !
    En tout cas, la scène d’ouverture de Belle de Jour a été un grand moment de sentiments divers et variés la première fois que je l’ai vue ! Cette scène sadique avec les laquets qui violentent Séverine à coups de fouet et jets de boue est fortement troublante.
    Catherine Deneuve est, dans ce film, superbe : froide et détachée, bizarrement absente et insensible, étrange à l’image du filme entier. Je pense que ce rôle lui a collé imperceptiblement à la peau et a contribué à fabriquer son image hautaine. Elle n’avait que 23 ans (!) et avait déjà tout d’une grande (je parle en tant que fan de Catherine depuis toujours, hi hi !)
    Bref. Tout ça pour dire que Belle de Jour, c’est de la balle !

  4. Je ne crois pas bien sûr que les critiques ne connaissent pas Belle de jour, mais plutôt que là, ils n’ont pas flashé sur le prénom qu’ils avaient peut-être oublié, et du coup pt pas vu la référence? Car voilà justement un exemple du côté foutraque de ce film: Almodovar ne fait RIEN de ce clin d’oeil, pas plus qu’à celui adressé au Voyeur de Michael Powell… En revanche, on trouve difficilement plus lourdingue que les images en noir et blanc de Voyage en Italie, ici lourdement plaquées…
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    Pour en revenir à Belle de jour, moi aussi j’ai gardé une impression très forte de ce film, et de la scène dont tu parles, magnifiée par la beauté de Catherine Deneuve, qui à l’époque pouvait jouer les pires putains tout en gardant cette splendeur immatérielle extrêmement dérangeante. Et oui, moi aussi j’avais pensé à Histoire d’O. Décidément!
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    As-tu vu Tristana, du même avec la même ;), tourné quelques années plus tard? C’est tellement sublime que je crois que je le préfère encore: du grand art!! … D’un espagnol à l’autre, après Buñuel, Almodovar n’a plus qu’à aller se rhabiller 🙁

  5. Je n’ai jamais vu Voyage en Italie, à quelle partie du film d’Almodovar fais-tu référence ?

    Tu as raison, on dirait que dans Etreintes brisées, le pauvre Pedro a voulu absolument citer tous les films qu’il aime, mais platement, un peu comme on étale la confiture qui sert de culture (comme moi ha ha !) et du coup, tout paraît artificiel. Le coup de Penélope qui se prostitue, on n’y croit pas du tout, c’est nul, ridicule : il y a des ellipses incompréhensibles (qui déchire toutes les photos ? quand ? pourquoi ? on peut supposer que c’est Mateo, mais c’est complètement idiot parce qu’a priori, il n’est jamais revenu dans la maison entre l’accident et sa sortie d’hôpital ? si ? ou j’ai complètement décroché en route ?)
    Le personnage du fils de Judith ne sert pas à grand chose si ce n’est à l’espèce de révélation finale hyper prévisible…

    Je n’ai pas vu Tristana mais j’avais acheté le DVD Télérama spécial Deneuve (avec Ma Saison préférée) exprès pour le voir ! Je n’avais réussi qu’à le télécharger en version portugaise et il ne semble pas exister en DVD.
    Ce film m’a toujours fait fantasmer, l’histoire avec le vieux, l’amputation de la jambe… Brrr… Le seul extrait que j’ai jamais vu est celui où, du haut d’une fenêtre, Deneuve (rouquine ?) dégrafe son chemisier et montre ses seins, à je ne sais plus qui, toujours avec cet air complètement opaque… Ai-je inventé cette scène ? Pour moi, Tristana c’est ça, le soleil mortifère et vénéneux de la Méditerranée, les vêtements noirs des veuves de là-bas… que des impressions vagues mais extrêmement intrigantes.
    Du coup, je me le garde toujours pour « plus tard » mais tu m’as carrément donné envie de le voir ce soir ! Hop-là !

    Bon, sinon, faudrait quand même qu’on se voie un de ces quatre, au lieu de papoter via ce blog ! C’est un peu bizarre, ha ha ho ho !… D’autant plus que, quand même, on est souvent assez d’accord sur pas mal de choses (sauf James Thierrée !) 😀 (Mais ça, je le savais déjà…)
    Tu me diras tes dispos ?
    On avait dit début juillet mais ça me paraît soudain très lointain !!??

    PS : pour sauter des lignes dans les coms, il faut que tu insères la balise < br > (sans les espaces) !

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