Les soirées « proust-proust » de l’Ambassadeur

Lecture Proust

Il nous vient, il est vrai, quelquefois (lorsque lassés d’une vie qu’on ne pourrait qualifier que de trop banale, nous aspirons avidement à des choses qui nous dépassent amplement), la folle prétention – ou la pathétique faiblesse ? – de vouloir côtoyer un monde qui nous est étranger et, par bien des aspects, intimidant.

C’est ainsi que ce soir, à la faveur d’une invitation Télérama – magazine chéri de votre serviteuse -, nous eûmes la possibilité, Patricia, David, Kim et moi, d’assister à une représentation de la lecture de à la Recherche du temps perdu par trois comédiens d’envergure et de renom : Robin Renucci (amour !), Bernadette Lafont (gloire !) et Xavier Gallais (beauté !)… Difficile, pour la petite pédante que je suis parfois – j’ai dit parfois – et surtout la grande amatrice de quinquagénaires bruns et séduisants que je suis – parce que vous pensez que j’eusse pu laisser passer Robin Renucci pour 10€ ? -, de résister à pareille affiche !

Etait-ce dû au spectacle lui-même ? ou au lieu ?… je ne me doutais pas qu’il existât un si grand fossé socioculturel entre les spectateurs de la Comédie des Champs-Elysées et ceux, pour prendre le plus proche exemple à vol d’oiseau rachitique, d’un Théâtre du Rond-Point (je n’ose mentionner le Marigny à ce stade !)

Alors que chez Ribes, un public relativement jeune, plutôt bobo et branché-décontracté, papote bruyamment et gaiement dans l’entrée, avenue Montaigne, la moyenne d’âge passe soudainement à plus de soixante ans, les perruques poussiéreuses et les rides enfarinées, souvent enveloppées d’effluves autoritairement ambrées, font leur apparition, endimanchées et parfumées dans leurs manteaux de vison ou, éventuellement, pour les représentants les plus jeunes de cette population élevée au bon grain distribué à la cuiller en argent, leurs pardessus Burberry simples mais de bon goût, dont l’élégance sans ostentation est pimentée par une coupe chalala parfaitement tête-à-claques.

Nous glissons ici dans un monde parallèle, celui des petits fours Lenôtre, des pains surprises au caviar et des Ferrero Rochers ; c’est assez fascinant.

Mais peu importe l’endroit tant qu’on a le plaisir, si je puis dire !

Le public prout-prout du spectacle n’allait point m’empêcher d’en jouir, d’autant plus que nous étions idéalement placés en baignoire, c’est-à-dire dans une petit loge à quatre sièges, comme une bande de mafieux cinématographiques, au niveau de l’orchestre, exactement en face de la scène.

M’étant attribué de fait et de droit l’une des chaises placées tout devant la balustrade, reléguant sans leur demander leur avis Patricia et David au second plan, j’eus donc l’intense satisfaction de pouvoir me vautrer tranquillement au-dessus des perruques exhalant leur odeur doucereuse et vaguement assoupissante, durant toute la lecture, en dévorant des yeux Robin et Xavier (Bernardette, c’est déjà moins mon style – physiquement du moins) et en buvant avec une certaine volupté leurs paroles.

Car c’est avec un réel régal que j’ai redécouvert la langue incroyablement complexe, précise et ciselée de Proust, dignement servie – car il faut tout de même rendre hommage à leur diction parfaite et leur intelligence du découpage de la phrase proustienne infinie ! – par ces trois comédiens aux talents différents et complémentaires. Chacun lisait trois extraits choisis au gré de la Recherche : à Robin, tout en retenue élégante, les souvenirs liés à « Maman » de Marcel – qui, comme chacun sait, longtemps, s’est couché de bonne heure – et ses réflexions sur la mémoire et la puissance de la littérature, avec en point final, le fameux passage de la madeleine trempée dans le thé ; à Bernadette, gouailleuse à souhait, les évocations de Françoise ou la tante de Marcel, l’univers familial et familier qui l’entourait et qu’il décrit avec une tendresse non dénuée d’ironie ; à Xavier, enfin, chien fougueux et joueur, qui était parfois à la limite d’en faire trop mais qui, en même temps, faisait ressortir avec une gourmandise vive la cruauté caustique de leurs descriptions, les passages mondains (Charlus, Verdurin, la duchesse de Guermantes…)

Trois comédiens de haute noblesse qui, chacun dans son genre, éclairaient finement les divers aspects et la richesse, qui m’est réellement apparue ce soir, de l’écriture du sensible et précieux moustachu.

Je passai donc une soirée très plaisante, ne boudant ni mon plaisir ni ne retenant mes rires, mais néanmoins vaguement blasée par cette nouvelle mode du « comédien célèbre qui décide de lire un grand texte dans un décor noir à la lueur d’une lampe de chevet ». Tout cela vous a un petit côté « nous passons une soirée intime entre gens de bonne compagnie » assez irritant. D’un autre côté, il est aussi amusant de participer à ce genre de soirées de l’Ambassadeur, si en plus, le spectacle est vraiment de qualité, ce qui était le cas.

Quoiqu’on en dise, qui n’a pas eu envie, au sortir de ces deux heures qui sont passées très vite, de se (re)plonger, conquérant et motivé, à l’ombre des jeunes filles en fleurs ?… …avant de refermer, déjà vivement terrassé par la montagne culturelle à gravir, le deuxième tome de la saga !…

En tous les cas et pour terminer sur une note ô combien triviale, je dois vous avouer que je suis tombée sous le charme de Xavier Gallais, grand gaillard brun ténébreux à la barbe de trois jours, à la cravate et au costume noirs davidbowiens (rhhaaah !), à la nonchalance édouardbaerienne (bon, ça j’aime un peu moins), à la voix éclatante, au dandysme étincelant, à l’arrogance et l’insolence tout juste équilibrées pour que toute femme normalement constituée (se) déteste (de) l’adorer.

Si je n’étais pas déjà amoureuse de Serge Lutens, Didier Sandre, David Bowie, Robin Renucci (et tous les autres), je crois que je lui vouerais dès ce soir l’un de mes cultes païens un peu foufous.

Mais cher Xavier, rien n’est perdu, rassure-toi : je reviendrai vers toi dans une vingtaine d’années !

PS : oui bon bref, en gros, c’était (très) bien, malgré ce petit côté lecture pour vieux riches oisifs : allez-y maintenant que la place vous en coûtera 40€, mwhahaha !

NB : en fait, je me gausse et « lâche quelques grosses fariboles » sur le public de ce théâtre alors que je le connais déjà un peu car je suis déjà allée à la Comédie des Champs-Elysées, notamment pour voir les Couleurs de la vie avec Didier Sandre il y a quelques années, donc le public prout-prout, je connais bien – et au fond, j’aime bien aussi… (Vivement que je sois assez riche pour devenir un jour prout-prout moi aussi, hi hi !)

8 comments / Add your comment below

  1. Xavier Gallais joue également dans la reprise de la pièce de Tenessee Williams  » Baby Doll » où il est à tomber !!!
    La pièce est elle aussi géniale, et dépoussière le film de
    E. Kazan .

    ps : Laisse moi Xavier !!!!

  2. Dis donc, la petite remarque sur la différence de public entre le TRP et le Théâtre des Champs-Elysées me dit quelque chose ..
    Et il me semble qu’une personne de petite taille a dit « non, mais attends c’est pas le même coin, ici c’est quand même l’avenue Montaigne »!!

    Hm hm

    🙂

    Bon, quand est-ce qu’on va voir « Baby Doll » à 11€ avec Billetreduc ?!!

  3. Thia >> Oui oui je sais que Xavier joue dans « Baby Doll », je suis allée regarder hier sa théatrographie, qu’est-ce que tu crois !
    Je n’ai jamais vu le film de Kazan, donc je ne sais pas s’il a pris la poussière, mais j’ai un peu de mal avec Mélanie-grosse-bouche-pulpeuse-Thierry…

    Papatte >> Dis donc, tu sais ce qu’elle te dit « la personne de petite taille » ? 😉
    Tu te doutes que mon mail est une semi-plaisanterie (cf. le nota bene) : au fond, j’ai en moi un petit côté « Madame Verdurin » très mondain-prout-prout-bècebège qui adore l’ambiance perruques / fourrures / Aromatics Elixir.
    Pour « Baby Doll » à 11€, je n’ai plus UNE thune mon enfant, ma soeur, d’ailleurs, pour pouvoir voir tout ce que j’ai vu ces derniers jours, j’ai fait une croix sur mes repas du soir depuis dimanche soir (j’erre comme un loup affamé en cage du frigo au lit et du lit aux étagères et je peux dire que c’est long, de jeûner jusqu’à 3h du matin !)
    Et puis, comme je l’ai dit, j’ai du mal avec Mélanie Thierry. Néanmoins, si tu arrives à me/nous (je suis bonne princesse, je partage avec Cynthia) capturer Xavier à la sortie, avec un peu plus de jugeotte que lorsqu’on a essayé pour Didier, je t’autorise à y aller sans moi ! 😀

  4. Nemito, j’ai vu il y a longtemps le film d’Elia Kazan d’après Tennessee Williams. J’ai le souvenir d’une oeuvre étrange et très dérangeante, où passe bien le souffle rance de ce Sud archaique, avec dans le rôle principal Caroll Baker, très troublante en Lolita qui suce son pouce et dort dans un berceau..

    J’irais bien moi aussi voir la pièce; Xavier Gallais est toujours très bien dans tous ses rôles, et j’ai lu d’excellentes critiques sur Mélanie Thierry, qui me laissait jusqu’ici, comme vous, assez dubitative…. On s’organise une petite équipée au théâtre en bande, au mois de juin?

    Sinon, à défaut, comme j’ai ici le DVD (emprunté à Clément, fan de la première heure de T.W.), on pourrait se faire une petite soirée video/pizzas chez moi pour le visionner ensemble? Qu’en dis-tu?

  5. Chers amis,
    Je vous aime tous, j’aime vos suggestions et propositions mais comment vous dire, en termes simples et compréhensibles que, malgré les apparences, je suis complètementabsolument F.A.U.C.H.E.E. comme les blés et qu’avant mon voyage à Rome, sauf anniversaires à venir, je ne dépense R.I.E.N. ce mois-ci ?
    Je n’ai même pas l’argent pour me payer le logement là-bas, je ne sais pas ce que je pourrai visiter en dehors de rues… !!! 🙁
    C’eût été avec plaisir, vraiment, tout ce que vous voulez.
    Mais non. En juin, c’est ceinture culturelle pour moi.
    🙁

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