Regarde maman, je danse

de et par Vanessa Van Durme

Hier, je disais un peu désinvoltement que j’allais voir ce soir un « transexuel ». Comme s’il s’agissait d’une bonne blague ou de quelque chose de croustillamment cocasse en soi. Il est vrai que ma fascination réelle pour le transexualisme – et plus généralement l’androgynie, le travestissement etc. – a souvent été un sujet de plaisanterie dégagée entre certains amis et moi.

Or, en réalité, il s’agit moins d’une curiosité voyeuriste et malsaine que d’une empathie profonde et mélancolique pour ces personnes aux identités dédoublées et disjointes, « flottantes », ces parcours hésitants et souvent douloureux vers l’acceptation (par elles-mêmes) et la reconnaissance (par autrui) de leur « moi » intime.

Non, je ne rêve pas secrètement de m’appeler Robert et porter la moustache, pourtant, dans une moindre mesure, je les comprends, je comprends et ressens leur souffrance, cette tragique inadéquation entre ce que l’on éprouve à l’intérieur et ce que l’on montre à l’extérieur. Les histoires de personnalités multiples et/ou ambiguës, de doubles, de sosies, de jumeaux etc. m’ont toujours passionnée pour cette raison un peu trouble.

Ce soir, oui, je suis donc allée voir un transexuel. Et quel transexuel ! Son nom est Vanessa Van Durme et, entre rires et larmes, elle m’a littéralement bouleversée. A maintes reprises, un sanglot m’a prise à la gorge et, si je n’avais pas eu peur de me laisser complètement aller et d’avoir l’air ridicule entre deux éclats de rire francs et sonores, je crois que j’aurais pleuré, pleuré sans m’arrêter.

Vanessa est née homme, en 1948. Elle a donc aujourd’hui plus de 60 ans ; la chair laissée nue par sa fine combinaison rose ne le dément pas et pourtant, elle est belle. D’une beauté sans doute étrange, comme l’est souvent la vraie beauté, mais surtout elle rayonne d’intelligence et d’humanité.

Il en faut du courage pour raconter, comme ça, avec ce qu’il faut de crudité et d’émotion brutes, ce cheminement vers ce qu’elle est devenue aujourd’hui. Une femme ? Un peu plus qu’avant physiquement, oui, mais elle le sait, quels que soient ses efforts, elle demeurera toujours une sorte de phénomène. Différente.

Dans son spectacle, qu’elle joue en quatre langues à travers le monde comme un hymne à la tolérance, Vanessa se livre, tour à tour caustiquement impitoyable (elle se moque beaucoup d’elle-même) et tendrement fragile. Elle a souffert, oh oui, d’être ce petit garçon qui se rêvait danseuse plutôt que pirate ; puis ce jeune comédien qui se voyait Juliette plutôt que Roméo. Elle a souffert de faire souffrir ses parents mais, comme elle le (leur) répète souvent, « je ne pouvais pas faire autrement ». L’épreuve qu’elle a subie pour être extérieurement ce qu’elle était intérieurement lui a coûté bien des larmes et du sang, de la prostitution dégradante à l’opération sanglante, au milieu des années 70 –  soit la préhistoire de la chirurgie pour transexuels -, grand moment de boucherie hilarant (et terrifiant) au Maroc par un médecin juif (ça l’a un peu rassurée : « il devait avoir l’habitude des circoncisions. »)

Tout cela, elle le raconte directement, sans langue de bois, appelant une chatte une chatte – ou une bite une bite.

Ce pourrait être sordide, complaisant ou un peu gratuitement provocant : en lançant parfois quelques répliques bravaches, qui feront grincer des dents les vieux schnocks coincés, sans doute voulait-elle éviter le misérabilisme larmoyant. Mais non, c’est drôle. Très, la plupart du temps. Et drôlement bien équilibré.

Car les moments crus alternent avec les instants tendres.

Combien de fois nous tire-t-elle ainsi les larmes lorsque, avec une douceur foudroyante, elle évoque/imite ses parents : sa mère, aimante, qui comprend que son fils est différent et tente de le protéger de la colère de son mari ; et ce père, bourru, irrité par ce mioche timide et efféminé, qui danse en chiffons de couleurs avec du rouge à lèvres devant sa maman. Mais qui, lorsque Vanessa reviendra, l’opération subie, dira simplement : « Bon. Tu es à jamais mon enfant. J’ai donc une fille de plus. »

Le public a longuement applaudi l’artiste qui en pleurait, comme elle versait de vraies larmes sur scène à certains passages. Il y a tellement d’amour dans ce spectacle, qu’on a constamment le coeur serré et qui palpite au gré des rencontres et aventures de cette femme extraordinaire, qu’on a envie de prendre dans ses bras pour lui dire qu’elle est l’une des plus belles femmes qu’on ait jamais vues et qu’elle est aimable et aimée.

Parce que, comme tout le monde au fond, sa longue quête éperdue a été aussi celle d’être aimée pour ce qu’elle était.

  • Regarde maman, je danse de et avec Vanessa Van Durme
  • Vu le jeudi 14 mai 2009 au Théâtre des Abbesses (Paris)

3 comments / Add your comment below

  1. Oh à chaque fois qu’il est question de transexuel(le), je pense toujours à toi… 😉
    En tout cas, si elle passe par Lyon, vas-y, elle est vraiment super cette Vanessa !
    Bizz !

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