Les soirs où il fait trop triste pour rester seule dans son lit et où l’on préfère aller au théâtre (part 2)

C’est drôle, tout à l’heure, en regardant mes pâtes cuire, je me demandais vaguement comment j’allais pouvoir parler de l’Oratorio d’Aurélia et Casimir et Caroline. Cela fait maintenant une semaine que j’ai vu le premier et les souvenirs commencent à s’estomper peu à  peu ; quant au deuxième, j’avais l’impression, à sa sortie, d’avoir envie d’écrire moultes choses subtiles et intelligentes à son sujet mais mes pensées sont ce soir comme engluées dans la purée de mon cerveau et les flashs flous que j’ai eus lundi me semblent aujourd’hui bien incohérents et peu pertinents.

Je me demande comment font les gens qui arrivent à exprimer – encore plus à l’oral – une pensée claire, précise, aisément. Est-ce que celle-ci jaillit nettement dans leur esprit ? Moi, j’ai du mal à structurer mes sensations, mes émotions. Si je ne me forçais pas à écrire, ici ou ailleurs, ce que j’éprouve devant les choses qui me touchent, je crois que je serais comme un petit animal frustre qui se contenterait de subir des symptômes très physiques liés au plaisir, au déplaisir, à l’enthousiasme, à l’ennui. Je ne serais qu’une suite de frissons, de larmes, de bâillements, de battements de coeur…

Bref.

Tout ça pour dire que je vais faire le plus simple possible et éviter de chercher des trucs trop alambiqués – par exemple des références que je maîtrise mal : ainsi, la pièce d’Odön von Horváth – dans son esthétique prolétaire d’entre deux guerres – me faisait penser à du Bertolt Brecht, mais sans que j’arrive à l’expliquer ni le justifier et, en fait, en lisant deux trois articles, il s’avère qu’Odön von Horváth était plutôt une sorte d’anti-Brecht – mais je n’ai pas trop compris en quoi !

En tout cas, j’ai trouvé comment lier ces deux spectacles : tout en n’ayant aucun rapport, tant sur le plan du thème que du propos, ils sont, dans l’esthétique, dans les partis pris de mise en scène, deux cas que ma sensibilité oppose(rait) totalement.

Ou comment de la simplicité et la modestie des effets naissent la magie et la poésie et comment trop de moyens tuent les moyens.

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L’Oratorio d’Aurélia

d’Aurélia Thierrée

Aurélia est bien la digne fille de ses parents et la digne soeur de son frère : la filiation et la parenté entre ces quatre artistes sont évidentes. Leurs univers sont d’une cohérence assez exceptionnelle ; à croire qu’ils inventent tous ensemble leurs numéros et qu’ils se les répartissent ensuite au tirage au sort. Du coup, après avoir vu successivement James, Jean-Baptiste et Victoria dans un temps relativement réduit (entre novembre 2008 et mars 2009), il est presque difficile et injuste de porter un jugement critique sur le travail de la dernière.

Ne serait-ce que parce que l’effet de surprise enchantée, qui participe de beaucoup au plaisir que l’on éprouve à la découverte d’un tel spectacle, n’est plus : ce que l’on voit est à 100% du « Thierrée / Chaplin » – « Chaplin » puisque Victoria Chaplin, déjà créatrice des costumes des spectacles de son fils, est également présente à l’affiche de celui de sa fille. On se surprend donc, à regret, à être légèrement blasé devant la « énième » métamorphose de costumes et accessoires en animal (néanmoins toujours épatante), ou bien à ne plus s’émerveiller devant telle trouvaille visuelle qui paraîtrait pourtant géniale aux yeux d’un béotien. C’est que la plupart des numéros, gracieusement poétiques et/ou gentiment farfelus, semblent du coup empruntés à ceux du Cirque Invisible : à la différence qu’Aurélia assume seule les rôles de Victoria (dans un charmant concert de réveils qui rappelle le concert de bols) et Jean-Baptiste (Aurélia qui respire des fleurs puis les met, têtes en bas, dans un vase ; Aurélia qui secoue sa tête devant un éventail pour faire de l’air…) – avec l’aide d’un autre danseur (les deux évoquent forcément le couple cité plus haut). L’ombre des parents plane donc parfois un peu trop sur ce spectacle, qui ne manque cependant ni de charme ni d’éclat.

Car on y retrouve tout ce qu’on aime, au fond, dans cette famille formidable : cette douce poésie, cette drôlerie qui rime avec modestie, cette invention sans ostentation, cette élégance frémissante, cette discrète dérision… Comment dire ? Charmant est le mot approprié. Les tableaux et petites scènes s’enchaînent rapidement, sans temps morts, parfois basés sur une seule idée, simplissime mais qui fait néanmoins mouche (le grand rideau qui passe suivi d’un plus petit… Indescriptible, mais mignon et très drôle à voir !)

Et puis, comme toujours dans la famille, les inventions visuelles sont parfois d’une extraordinaires beauté : je retiens notamment ce tableau, sublime, qui m’a donné quelques frissons esthétiques, d’Aurélia, derrière un voile qui se déroule et qui symbolise la neige qui tombe, s’endormant doucement, avant d’être réveillée par les gestes gauches et tendres d’un géant de papier ou carton… D’une délicatesse absolue !

Rien que pour cette scène, le spectacle est à voir.

Et si vous n’avez jamais vu un spectacle de la famille Thierrée / Chaplin de votre vie, vraiment : allez-y, courez-y, volez-y ! C’est tout simplement exquis.

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Casimir et Caroline

d’Odön von Horváth, mise en scène Emmanuel Demarcy-Mota

Je n’avais jamais entendu parler d’Odön von Horváth, encore moins d’Emmanuel Demarcy-Mota, jeune metteur en scène trentenaire, qui vient de prendre la direction du Théâtre de la Ville à la suite de Gérard Violette – et qui a les honneurs du Télérama de cette semaine. Du texte de Von Horváth, je ne connaissais donc que le résumé du programme donné à l’entrée. A le lire, ça avait l’air bien, fort, puissant ; dans l’air du temps : un jeune couple amoureux victime de la crise (lui est au chômage) se sépare dans une fête foraine, sur fond de déliquescence sociale.

Il y a, dans la mise en scène très recherchée d’Emmanuel Demarcy-Mota, beaucoup de choses fortes qui accrochent réellement l’oeil : d’abord, on ressent très fort l’influence du cinéma expressionniste allemand (évocation appuyée par la projection d’extraits de films en tout début de pièce) par l’utilisation des lumières très dures et des ombres très marquées. La projection du grand huit en fond de scène est aussi bien trouvée. Ensuite, il y a ce nombre imposant de comédiens, tous très bien mis en place : la scène est occupée avec science, les mouvements des personnages sont très étudiés, c’est fluide et presque comme chorégraphié.

On sent donc une vraie réflexion de mise en scène et un travail conséquent pour faire de cette pièce quelque chose à la hauteur des visions très esthétiques du metteur en scène. Pourtant, rien ne fonctionne vraiment, étrangement et ce, malgré la présence indéniable de Sylvie Testud, excellente, comme toujours.

Sans doute parce que le texte, quelque peu éclaté (des scènes pas très cohérentes s’intercalent dans l’histoire principale), est littéralement écrasé sous la débauche d’effets déployés. Décors complexes, à bases de roulettes, de toboggans : on se croirait dans une super production de Cecil B. DeMille. Emmanuel Demarcy-Mota semble avoir voulu faire du cinéma au théâtre. Or, « l’illusion comique » n’a pas forcément besoin de tous ces artefacts (démesurés pour une simple scène) pour que le public y « croie » : au contraire, l’artifice sautait aux yeux à chaque tentative d’épate, entre cabaret décadent caricatural ou cheval géant effrayant sur fond rouge-violence. Il y avait tant à voir que l’on n’écoutait plus.

Que retenir de cette désespérance d’une jeunesse cynique et désabusée, désespérance qui annonce le chaos de la seconde guerre mondiale ?

Oui, c’est sombre et cela est une fois de plus lourdement souligné par une pièce qui se passe toujours dans une semi obscurité pénible et fatigante (et lassante) : mais plus que la noirceur, c’est un aspect caricaturalement glauque que l’on voit. Du coup, la pièce m’a semblé très « cliché » d’une certaine vision de l’Allemagne juste avant la monté du nazisme, avec cette froideur, cette dureté et cette cruauté esthétiques rappelant Otto Dix.

En bref, je n’ai pas du tout été convaincue et je peux même avouer que je n’ai pas du tout aimé cette atmosphère très pesante, créée par une mise en scène qui m’a semblé un peu ambitieuse, voire prétentieuse.

Mais les goûts et les couleurs étant ce qu’ils sont, je peux parfaitement comprendre ceux qui auraient aimé cette mise en scène, somme toute extrêmement soignée et qui a à coeur de donner à voir quelque chose de grand et impressionnant au public.

Disons que moi, cela m’a laissée absolument de marbre et que rien ne m’a touchée.

  • Casimir et Caroline d’Odön von Horváth, mise en scène : Emmanuel Demarcy-Mota
  • Vu le lundi 9 mars 2009 au Théâtre de la Ville (Paris)

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Voilà, d’un côté on a la complicité tacite basée sur le clin d’oeil, l’allusion, la correspondance et le symbole légers ; de l’autre, on a l’illustration un peu mastoc, la représentation mastodonte qui écrase un peu tout, jusqu’aux performances des comédiens. La simplicité me convient mieux.

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