Muy bien

Bienséance

Ce matin, en sortant de chez moi, je me suis retrouvée nez à nez avec M. Sanchez (pour rappel, c’est lui), mon vieux voisin qui me fait un peu peur, ne serait-ce que parce que quand (k-k-k) il me parle, yé né comprends pas tout (et c’est déjà une raison suffisante pour tenter de l’éviter…)

Cela faisait plusieurs jours que je me morigénais copieusement à son sujet : je l’avais croisé brièvement devant la boîte aux lettres, entre Noël et le jour de l’an, nous avions échangé deux banalités (il croyait que je n’habitais plus là car il ne me voyait plus) et je lui avais dit – fort bêtement : « on se souhaitera bonne année en 2009 parce qu’avant, ça porte malheur. » Je dis bien « dit » et non pas « promis », mais cette phrase m’a ensuite poursuivie comme une étrange auto-condamnation : je me sentais malgré moi obligée de tenir cette parole – lancée en l’air désinvoltement à l’époque pour couper court à toute bise malvenue – parce que bon, je suis jeune et bien élevée et selon les principes éducatifs de mes parents, c’est au jeune bien élevé de dire bonjour, silvouplé, merci, bonnannée en premier. Surtout à un vieux monsieur, seul et sans famille.

Mais je ne pouvais pas, je faisais un blocage psychologique : M. Sanchez, quand même, il est pas très propre, il lui manquait récemment plein de dents devant (ce qui me rappelait les longs étés italiens passés dans le village d’enfance de mon patre, au milieu de paysans édentés à la braguette ouverte) et chez lui, ça sent tout moisi (et vu qu’à chaque fois, il veut me faire rentrer chez lui…)

La perspective de passer vingt minutes dans son antre, qu’il doit aérer tous les 36 du mois, me révulsait d’horreur. Et la simple idée de devoir, peut-être, goûter son poulet, son ananas ou je-ne-sais-quoi m’épouvantait au plus haut point. Les jours passaient, donc, ma culpabilité augmentait et je rasais les murs en rentrant chez moi de peur de voir sa porte, qui donne juste en face de la mienne, s’ouvrir ex abrupto sur sa bedonnante personne en charantaises m’invitant à prendre le thé avec lui.

Finalement, c’est ce matin, alors que je partais une fois de plus en retard au boulot, que je l’ai vu. Au moment où je tournais la clé dans la serrure, j’ai entendu sa porte s’ouvrir et se refermer. D’abord, prise de panique, je ne me suis pas retournée, évaluant mes chances (et la crédibilité que j’aurais) de re-rentrer rapidement chez moi genre oh-my-god-j’ai-oublié-quelque-chose-clac mais ce n’était pas très joli. Parfois, il faut savoir affronter le danger en face. Le nez contre mon verrou, j’ai donc attendu 30 secondes, avant de faire demi-tour pour lui lancer un « bonjour » badin, de l’air le plus dégagé possible. Et tout de suite après : « Et bonne année, bien sûr ! »

Et là, la question (intérieure) qui tchue : la bise ? ou pas ?

Nan, c’est vrai, l’an passé, comme je l’avais invité à prendre le champagne avec nous le 31 à minuit, nous nous étions timidement mais urbainement fait la bise, mais cela devait-il enterriner pour autant entre nous le début d’une relation un peu plus proche et charnelle ? Déjà qu’il m’avait apposé sans mon consentement ses grosses paluches aux ongles douteux sur le front et les épaules, un jour où j’avais oublié mes clés chez moi et qu’il m’avait recueillie chez lui… C’est plus fort que moi, même s’il a toujours été très aimable voire gentil à mon égard, je ne peux pas m’empêcher de lui trouver un air de pépé pédophile (même si je n’ai plus l’âge d’intéresser les pédophiles, HuHu) qui me fait froid dans le dos. Pauvre homme, s’il connaissait cette sinistre pensée, il en serait probablement tout accablé, lui qui vit entouré de saintes et pieuses icônes (flippantes) dans son 20 m² !

J’avoue, j’ai hésité un quart de seconde à coller mondainement mes joues potelées contre les siennes (potelées aussi), avec mes relents d’embarras à la con sur ce qu’il convient ou non de faire, ce qui est bienséant ou pas. D’un côté, je n’aime pas vexer ou blesser les gens inutilement ; de l’autre, cela m’amène souvent à finalement subir des choses qui, au fond, ne me plaisent pas.

Et alors là, en le voyant finir de verrouiller sa porte, tout en m’interrogeant intérieurement (pendant ce temps, j’étais toujours plus en retard pour le boulot), fulguropoing dans mon cerveau : mais après tout, nom de Dieu, pourquoi je m’OBLIGE à faire des trucs que je ne veux pas faire ? Est-ce que M. Sanchez en mourra si je me contente de lui dire « bonne année » sans lui faire la bise ? Si ça se trouve, il n’a aucune envie de me faire la bise non plus ! Et s’il a envie, bah tant pis !

Illumination. Die Macht « nein » zu sagen ! La liberté de dire « non », de crier « prout » m’a soudainement saisie et, avec une superbe irrévérence, j’ai commencé à descendre l’escalier, sans même lui serrer la main (ce que je fais toujours), sans même l’attendre, comme si j’étais très pressée et que bon, c’est bien sympa ces petites conversations de palier, mais voyez-vous cher monsieur, je suis une femme oc-cu-pée, moi. Il m’a suivie comme il a pu, d’un pas bonhomme et lourd (le pauvre a même failli trébucher en se dépêchant alors que je lui tenais quand même poliment la porte d’entrée), en essayant de me parler encore un peu, mais trop tard : j’étais déjà dans la galaxie paisible de l’inintérêt et du détachement.

Et voilà ! Après des mois d’intense interrogation sur « quelle attitude adopter avec mon voisin », je suis extrêmement réjouie d’avoir retrouvé avec M. Sanchez des relations qui n’auraient jamais du cesser d’être cordialement distantes. Car telle est ma volonté et désormais, s’il essaie de me toucher, même sous de fallacieux prétextes inoffensifs, je crie « au viol » et puis voilà. Faut pas non plus pousser mémé, hein.

Ataraxie !

16 comments / Add your comment below

  1. Ah Nemito, je te dois mon rire de la journée (car oui, RIRE fait partie des 5 choses obligatoires auxquelles je m’astreins chaque jour, avec difficulté -v. mon blog-).

    J’ajoute pourtant une pièce (accablante) au dossier: pour avoir fait partie des convives de ce fameux 31 décembre, et, étant la seule vraie hispanisante, sans doute connotée bourge 🙁 ,et d’un âge proche du sien hélas 🙁 :-(, j’ai subi héroiquement ses longs commentaires sur les beaux temps du franquisme, période bénie, ma brave dame, où il n’y avait pas à Madrid tous ces étrangers, drogués, délinquants, pédés, etc., racaille interlope qu’on savait bien mater à l’époque!…

    Alors, t’interroger pour savoir si bise ou pas? S’il va se formaliser, s’attrister? NON MERCI, Célinette! Il fait parler les esprits? Muy bien, qu’il appelle donc seul à sa table l’ombre du Caudillo!

  2. manuel >> Ah ! un petit malin qui doit me connaître car l’adresse mail contient le vrai nom de mon voisin… Pas mal… Dommage que je n’aie pas retrouvé qui tu es, MANUEL, avec ton adresse ip, mais j’ai des soupçons…
    *
    Claudine >> Je m’en souviens très bien… En revanche, je ne pense PAS DU TOUT que tu as un âge proche du sien, moi je lui donne au moins 70 ans (je peux me tromper, mais bon…) Belle conclusion, en tout cas 😉

  3. aucune chance que tu me connaisses, on ne se connait pas… je suis tombé sur ce site par hasard il y a quelques temps en cherchant des infos via google sur Thieree au Rond-Point… puis j’ai continué à le lire car intéressé par les infos théâtres et BD… le reste ne m’intéressant pas, jusqu’à ce que je lise, aujourd’hui, cet article : http://fr.news.yahoo.com/2/20090114/tod-un-internaute-star-malgre-lui-piege-7f81b96.html
    Du coup je me suis demandé si je pouvais par exemple retrouver le vrai nom de ton voisin grâce au web en ne connaissant même pas ton vrai nom à toi… et effectivement c’est déconcertant de facilité (mais bon, je suis pas un désaxé, je vais rien en faire). Bon, à part ça très joli blog, bravo.

  4. manuel >> Ah ah ah, mais tout le monde l’a lu cet article aujourd’hui, ma parole !!! Quel buzz !!!
    http://www.le-tigre.net/IMG/pdf/TM_16274_GAToHw.pdf
    J’avoue que je suis un peu beaucoup sur les fesses, surtout si tu ne connais pas mon vrai nom (mais j’imagine que tu as bien fini par le trouver, je vois un lien qui mène vers une page où il apparaît)… Joli coup !
    Du coq à l’âne… J’espère au moins que tu as vu La Veillée des Abysses alors ?

  5. Ha ha, marrant, je n’avais même pas lu le post précédent sur les Kim. Et oui, tu as des lecteurs anonymes….

    Côté théâtre, j’ai vu le Cirque Invisible (suite à quoi je suis tombé sur ce blog). En revanche, je n’ai pas pu avoir de places pour la Veillée des Abysses, complet !! J’irai voir l’Oratorio d’Aurélia pour me consoler.

  6. manuel >> Heuh, à moins que ce soit ton vrai prénom, tu sais, si tu continues à te faire appeler comme mon voisin, ça va me stresser (d’ailleurs j’ai découvert à cette occasion son prénom, que j’ignorais jusqu’à aujourd’hui !) ^^’
    Quel dommage pour la Veillée des Abysses ! Hélas pour l’Oratorio, j’ai peur que ce soit la même galère : j’ai essayé de réserver la semaine dernière et c’était déjà tout complet sur leur quota « abonnement » (alors que Pat et moi avons toutes deux la carte Rond-Point)… Seule possibilité : appeler 14 jours avant la date qu’on vise et prier pour qu’il reste des places.
    Et ça va être – rebelote – la même misère pour La Cerisaie de Tchekhov. Et à ce moment, en plus, je n’aurai même plus droit au tarif -30 ans !!! ARRRGGGHHHH !!!
    *
    Hermine >> J’ai dû louper un épisode (ou alors tu as encore trop bu !)

  7. [commentaire à ne pas publier]

    non, rien à craindre, je suis pas un désaxé 🙂

    mais attention, tu as ton nom un peu partout : via ton google calendar (on a ton gmail en fait), via le lien amazon et on trouve un peu toutes les infos qu’on veut sur toi via l’enregistrement du nom de domaine (ton numéro de portable, etc.) http://www.raynette.fr/services/whois/index.php?action=domain_info&domain=inblogo.net

    je serais toi, je l’enlèverai – après bon ça doit pas être la mort non plus, il n’y a pas, que je sache, de désaxé qui s’intéresse à tchekhov et, de fait, tomberait potentiellement sur ce blog

    ah oui, vire aussi le lien albanais, c’est un des 2 liens sur lesquels google menait quand on tapait ton numéro de téléphone portable, ça m’a fait rire (mais je pensais que tu le verrais)

    sinon je m’appelle Vincent/30 ans (plus de théâtre à prix réduit…)/marié/pas albanais. Tu as également ma vraie @mail et mon IP. Et vraiment super super désolé si je t’ai fait stresser. Voilou !

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