« L’ivresse de l’art… »

« … est plus apte que toute autre à voiler les terreurs du gouffre. » Charles Baudelaire, le Spleen de Paris

L’autre jour, alors que nous étions en train de plaisanter avec des amis (un peu bêtement, à nous envoyer des vannes idiotes – et je tiens à m’excuser pour la mienne, qui faisait en fait référence à ce fameux site et non pas ta vie en particulier), tu m’as dit, brusquement, que ma façon de vivre, tourbillonnante et éparpillée, trahissait chez moi une sorte de fuite devant les choses et probablement devant la vie.

Cette courte et lapidaire analyse psychologique m’a, sur le coup, surprise. Non pas blessée ou vexée, non, je te rassure. Surprise. Parce que, d’une part, ça fait un petit moment déjà que je réfléchis à tout ça et que j’essaie de m’expliquer ce qui fait que, depuis très longtemps, depuis toujours, je crois, je cours éperdument après quelque chose. D’autre part parce que, évidemment, tu n’as pas complètement tort. Même si, moi, je serais quelque peu plus nuancée.

J’aurais pu te répondre personnellement et longuement par mail mais en fait, j’avais envie depuis un moment de parler de tout ce qui va suivre, alors je me lance, un peu en vrac, sans trop savoir si quelqu’un comprendra vraiment, mais peu importe.

Au commencement, il y a cette phrase, célèbre, de Baudelaire : « Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du temps qui brise vos épaules, il faut s’enivrer sans trêve. De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. Mais enivrez-vous ! » (Le Spleen de Paris) et que j’ai, sans doute, inconsciemment, faite mienne, tant j’y adhère. Je reviendrai un jour à Baudelaire et l’importance, l’influence qu’il a (eue) sur ma façon de voir la vie ; je ne parle pas seulement du poète, mais de l’homme, déchiré entre ses tentations vers le bas et ses aspirations vers le haut, écartelé entre spleen et idéal, dans les écrits duquel j’ai retrouvé beaucoup de mes questionnements.

Effectivement, ma boulimie – et j’emploie ce terme à dessein, ayant été par le passé réellement boulimique – de « poésie » (puisque c’est cela que je recherche avant tout), s’apparente à une sorte de fuite : fuite devant le temps qui passe, si vite, et qui rend la vie insupportablement absurde, quand on y pense ; fuite devant la routine, ce quotidien qui rabougrit et qui, tu le sais, me révulse au plus haut point, mais que j’apprends aussi peu à peu à accepter et maîtriser, puisqu’il me permet de jouir pleinement de mes moments d’évasion ponctuels ; fuite, enfin, devant moi-même aussi, qui ne me satisfais jamais complètement, qui aspire à être plus que moi-même sans savoir comment et qui, lorsque je vois des choses belles et grandes, ai soudain l’impression gratifiante de m’élever un peu…

J’utilise tous ces termes un peu en désordre, sans trop réfléchir au sens réel que je leur donne, mais tels qu’ils viennent spontanément.

Maintenant, cette fuite n’est pas qu’une fuite, à mes yeux. C’est aussi une recherche, une poursuite, une quête ; appelle-la comme tu veux. L’envie irrépressible de profiter de ce que la vie (vie que j’aime passionnément, en réalité, depuis peu) peut nous offrir de plus beau, comme des petits miracles bouleversants, éphémères mais répétés. Toucher du doigt ces instants de grâce me tire vers le haut. Sans eux, je resterais sûrement recroquevillée sur moi-même, ratatinée sur mon petit moi sans rien faire d’autre que me questionner, sans avancer ni progresser.

Or, j’ai envie de progresser.

Dans l’Art, je ne trouve pas toujours les réponses que je recherche, mais parfois, j’y saisis quelque chose d’infime qui me parle et qui m’oriente un peu dans les chemins que je crois toujours prendre un peu à l’aveuglette.

Ce que j’y cherche, avec avidité, c’est quelque chose de sublime, de supérieur, qui donnerait à la fois un sens au fait d’exister et me remettrait également à ma place, place que j’ai toujours un peu de mal à trouver. Est-ce étrange de dire que j’éprouve souvent le besoin de baisser la tête devant quelque chose de magnifique, de plus grand que moi, non pas en signe de soumission, mais d’humilité ? Mais j’imagine bien que je ne suis pas la seule à chercher cela…

Donc voilà, mon grand « n’importe quoi », parfois, me fatigue, il est vrai, mais, contrairement à ce que je laisse visiblement supposer, je n’ai pas tant l’impression que ça de m’y perdre ; plutôt de m’y trouver, peu à peu, même si cela ne va pas sans doutes et essoufflements… Et, en fait, je dirais même que je suis profondément heureuse de pouvoir vivre tout ça (même si j’ai bien conscience qu’il n’y a pas que ça qui compte), parce que ma vie est souvent remplie de choses belles qui m’émeuvent et me transportent et je plains, oui je plains ceux qui ne connaissent pas ces émotions, car qu’est-ce que la vie sans passion(s) ?

Bientôt, je ne me contenterai plus simplement de vivre ce que font les autres, mais je ferai quelque chose, oui, je ne sais pas quoi encore, il me faut juste un peu de temps, le temps de me rassembler complètement. Un jour aussi, il me faudra apprendre à jouir aussi intensément de chaque petite chose de la vie et non plus seulement des moments extraordinaires.

Mais ça vient, je t’assure.

5 comments / Add your comment below

  1. Faut-il faire le deuil du désir d’infini et du sens de la vie pour être heureux? Je suis en train de lire « Le mythe de Sisyphe » de Camus actuellement et ça me chamboule pas mal dans mes conceptions. La vie est peut-être belle à la base parce qu' »insupportablement absurde »?

    Sinon je crois que l’art joue un absolu qu’on ne peut de toute manière pas atteindre dans une vie humaine … Vivre pour l’art peut avoir quelque chose de transcendant comme une fois mystique, c’est une fuite en avant aussi. Mais qu’importe si elle est belle après tout?!

    La confusion entre l’art et la vie est quelque chose qui m’a pas mal tourmenté jusqu’ici je crois… ça peut-être monstrueux comme l’a si bien montré Nabokov dans « Lolita ».

  2. Ah non, je ne crois pas qu’il faille jamais renoncer à ce « désir » d’infini ! En tout cas, moi, c’est ce qui me meut (m’émeut) ! Je ne pourrais pas vivre sans avoir toujours devant moi quelque chose, l’attente, l’espoir, l’espérance, quelque chose de plus diffus, même, que je ne saurais décrire… L’infini, c’est joliment dit. C’est ce qui donne d’ailleurs un sens à notre vie, non ? Avoir toujours un horizon qu’on cherche à atteindre…

    C’est drôle que tu me parles du « Mythe de Sisyphe » justement aujourd’hui !!! Depuis hier, je suis plongée dans la correspondance de Char et Camus et, au détour d’une page, cette phrase, mystérieuse « Il faut imaginer Sisyphe heureux », citée par Char… Cette phrase, toute simple mais magnifique, a piqué ma curiosité ! Et puis, le suicide, c’est aussi un sujet qui me passionne – peut-être que j’en parlerai un de ces quatre, mais pas avant d’avoir lu le Camus !
    En tout cas, hier, je me disais que j’allais profiter d’être chez mes parents pour reprendre ce livre, que j’avais commencé il y a plusieurs années, sans y accrocher (alors que j’aime nombre d’oeuvres de Camus…)

    Quant à la comparaison avec la foi, elle me paraît de plus en plus pertinente…

    Bon, il faut que tu m’en dises plus sur le Camus et surtout en quoi cela te « chamboule pas mal dans [tes] conceptions » !!!??

  3. Concernant Camus j’écrirais forcément un truc sur mon blog ce sera mieux pour prendre le temps d’expliciter, même si je vais sans doute lire « L’Homme révolté » avant.. Il y aura peut-être du débat! Je n’avais lu que « L’Etranger » et « La Peste », passer aux essais donne une autre dimension du monsieur pour moi…

    En tout cas je te souhaite de très belles fêtes de fin d’année loin des taxis parisiens!!

  4. Ah ! j’ai hâte de lire ton article sur Camus, un auteur profondément humain et un être, je crois, assez exceptionnel… Moi aussi, j’ai très envie de lire « L’Homme révolté » quand j’aurai lu « Le Mythe de Sisyphe » – la révolte comme (seule) réponse à l’absurde ? Tu me motives !

    Je suis assez émue par cette belle correspondance entre lui et René Char, que je (re)découvre aussi et dont j’ai envie de mieux connaître la poésie… Entre de telles personnes, l’Amitié, ce noble sentiment, prend une hauteur vertigineuse… Quelle sensibilité, mais quelle pudeur aussi, dans leurs sentiments, que l’on sent pourtant vibrants et profonds. Atteindre cette retenue puissante, voilà un idéal !

    C’est un livre comme j’avais envie d’en lire un, actuellement…

    « Je parle d’abord pour moi qui ne me suis jamais résigné à voir la vie perdre de son sens, et de son sang. A vrai dire, c’est le seul visage que j’aie jamais connu à la souffrance. On parle de la douleur de vivre. Mais ce n’est pas vrai, c’est la douleur de ne pas vivre qu’il faut dire. Et comment vivre dans ce monde d’ombres ? Sans vous, sans deux ou trois êtres que je respecte et chéris, une épaisseur manquerait définitivement aux choses. » Albert Camus à René Char, Correspondance, lettre du 26 octobre 1951

    Très joyeuses / heureuses / merveilleuses fêtes de fin d’année à toi aussi, entre émotions et méditations…

  5. PS : je reviens (entre deux slides) pour te SOMMER de lire « La Chute », court « récit » ambigu et pénétrant, riche et profond, ça te plaira forcément ! L’un de mes livres de chevet, sans doute, dont je n’ai pas épuisé toutes les interprétations !

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