Valse avec Bachir

de Ari Folman

Ce qui frappe avant tout, dans Valse avec Bachir et ce, dès la scène d’ouverture, magistrale, c’est sa beauté strictement formelle. Une rue. La nuit. Un chien, deux chiens, trois puis une meute entière, 26 chiens, efflanqués, yeux jaunes terrifiants et tous crocs dehors, surgissent à l’écran et courent, courent, courent, jusque sous les fenêtres d’un homme, qui les contemple en silence du haut de son immeuble. Dès les premières minutes, on est happé et ébloui.

On apprend un instant plus tard qu’il s’agit d’un cauchemar récurrent de ce personnage, obligé vingt ans plus tôt, lors de la guerre du Liban, de tuer les chiens, 26 précisément, pour qu’ils évitent de donner l’alerte aux populations surprises durant la nuit. Le récit de ce cauchemar à son ami réalisateur, Ari Folman, fait remonter chez ce dernier un traumatisme enfoui. Un rêve l’obsède désormais, dans lequel lui et deux jeunes soldats sortent nus de la mer, la nuit, devant Beyrouth. Ari, face au trou noir de ses souvenirs concernant cette guerre, à laquelle il a participé, décide alors de partir sur les traces de ce passé qu’il a occulté. A force d’entretiens avec d’anciens camarades, de photos et de visions, de souvenirs des autres accolés aux siens, il reconstruit peu à peu le puzzle de sa mémoire et retrouve sa place dans l’événement.

Il faut le dire et même le crier sur les toits : que Valse avec Bachir ait été oublié au dernier Festival de Cannes est non seulement une injustice incompréhensible mais aussi et surtout une aberration monumentale, au regard du travail remarquable mené par Ari Folman, sur tous les plans.

Hors-normes, unique en son genre, Valse avec Bachir mêle avec une intelligence et une dignité qui forcent l’admiration souvenirs et rêves, fiction et documentaire, images animées et images réelles. D’une beauté esthétique rarement égalée dans le cinéma d’animation actuel, il atteint une dimension allégorique bouleversante, sans tomber dans un pathos complaisant. Si l’animation n’est pas absolument parfaite, la lenteur de la gestuelle des personnages confère toutefois au film une atmosphère fascinante et capte finement les hésitations (mouvements des doigts, des lèvres…) Plus impressionnante encore est la maîtrise des couleurs et des jeux d’ombre et lumière, sublimes. Certaines séquences atteignent ainsi des sommets de beauté graphique : la scène des chiens, la baignade nocturne devant Beyrouth comme illuminée par les flammes, la lente avancée dans l’inquiétante quiétude d’un verger verdoyant, le journaliste marchant debout, sous les balles, la fameuse valse qui donne son titre au film… tout cela sans occulter la terrible violence : le tank qui écrase tout sur son passage, le sang qui gicle, les mouches autour des cadavres, l’inconscience juvénile et la peur insoutenable…

Hallucinatoire, onirique, cauchemardesque, empli d’une tension et d’une émotion qui ne retombent jamais, jusqu’aux dernières images, accablantes, Valse avec Bachir est un film ambitieux, audacieux et courageux, extrêmement personnel, dont la réflexion sur la mémoire (l’anecdote que lui raconte son ami sur une expérience menée par des psychologues est symbolique de la démarche passionnante du cinéaste) et la culpabilité se double d’un réquisitoire ferme et fort contre l’atroce absurdité de la guerre, quelle qu’elle soit, qui anéantit tout et transforme les victimes d’hier en bourreaux d’aujourd’hui.

Que vous soyez ou non amateurs de film d’animation, que vous connaissiez ou non ce pan d’histoire (ce qui est mon cas !), il me semble que Valse avec Bachir est un film majeur, infiniment précieux, sans équivalent à ce jour, au message humaniste universel, à voir absolument et que l’on devrait projeter dans le monde entier dès le lycée. Absolument dénué d’une quelconque niaiserie ou démagogie, poétique et mélancolique, dérangeant et violent, c’est en tout cas mon choc cinématographique de l’année. J’en ai tremblé, émue aux larmes, tout du long. Un pur chef d’oeuvre.*

(* à des coudées supérieur au gentillet Persepolis, très surestimé dans sa version film et pourtant outrancièrement encensé et récompensé l’année dernière !!! Incompréhensible, je vous dis…)

Edit : j’ai oublié de mentionner la bande-son, superbe aussi !

9 comments / Add your comment below

  1. Je suis totalement d’accord avec toi, et je trouve que tu as merveilleusement analysé le film, et exprimé parfaitement tout ce que j’en pense, et tout ce que j’ai ressenti en le voyant.

    Il parait néanmoins que « Valse avec Bachir » n’a pas (beaucoup) de succès en salle: sujet trop rébarbatif, connotation « intello-chiante » qui rebute beaucoup de jeunes amateurs de Bd, etc… Souhaitons donc que ton commentaire, Nemo, lui attire quelques spectateurs de plus.

    Quant au verdict incompréhensible de Cannes, il semblerait que Marjane Satrapi, membre du jury et primée l’an dernier (pour un film bien plus anecdoctique, et au graphisme autrement plus sommaire) se soit fermement refusée à toute attribution de prix pour le film d’Ari Folman ???

    Info, ou intox? De toutes façons, l’attribution des prix au festival de Cannes est une cuisine d’une rare opacité, et j’aimerais bien en savoir davantage là-dessus: quelle est la part du président du jury, qu’on dit déterminante dans la décision finale? Son opposition, ou celle d’un(e) seul(e) juré(e) suffit-elle à écarter un film définitivement? Y a t-il un/des vote/s à main levée? à bulletin secret? Et quand la palme est décernée « à l’unanimité », comme cette fois-ci, est-ce à la suite de je ne sais quelle tractation obscure?

  2. Tiens, c’est drôle que tu nommes Marjane Satrapi, parce qu’en regardant la liste du jury de Cannes, je me suis demandé qui pouvait s’être opposé à un prix – Ishmael m’ayant dit à l’époque, je crois, avoir lu que 4 personnes (?) n’avaient rien voulu lui remettre. Je n’ai pas osé pensé qu’il ait pu s’agir d’une sorte de « lobby arabe » envers un film israëlien qui prétend parler d’une guerre dont les victimes ont d’abord été des Palestiniens… Mais là, si cette rumeur est fondée, ce serait assez désolant de sa part ! Et je dirais que Marjane Satrapi manque non seulement d’intelligence mais surtout que c’est une grosse jalouse 🙂

    Ce qui m’a étonnée c’est qu’après le palmarès, on a très peu reparlé de ce film, il me semble, alors que durant la semaine de projections et compétition, il figurait presque comme une évidence parmi les favoris. Alors que s’est-il passé ? Pourquoi ce relatif silence ? A-t-on cherché à étouffer la portée de « Valse avec Bachir » ? Pourtant, à l’UGC des Halles, le film entre dans sa 6e semaine d’exploitation, en VO. Dans une petite salle, certes, mais il continue d’attirer du monde et le bouche-à-oreille est, la plupart du temps très élogieux (je viens de convaincre mes parents d’y aller ce soir, alors qu’ils hésitaient devant un film d’animation, mais certains de leurs amis qui l’ont vu estiment aussi que c’est une oeuvre impressionnante…)

    Le sujet (un Israëlien qui cherche à savoir quelle part il a prise dans un massacre épouvantable) est-il si dérangeant du côté des « victimes » ? Ont-ils été choqués qu’Ari présente aussi, quelque part, ces jeunes soldats israëliens envoyés à la boucherie comme les victimes de la folie et la fureur des hommes ? Marjane Satrapi aurait-elle pu être jalouse de la qualité de ce film qui dépasse en tout point son bien léger « Persepolis » ???

    On a souvent comparé dans les articles ces deux oeuvres, étrangement, parce qu’il s’agit de « dessins animés » à connotation politique. Or, bien qu’étant tous les deux très personnels, là où « Persepolis » ne dépasse, à mon sens, JAMAIS le récit d’une expérience personnelle très étriquée (la BD est beaucoup mieux) (c’est pas Martine à la mer, Martine à la ferme… mais Marjane dans la guerre, Marjane en Autriche, Marjane tombe amoureuse, Marjane porte le voile…), « Valse avec Bachir » est un film qui dépasse le personnel pour toucher l’universel. Le fait aussi qu’il évoque un pan de son histoire par le prisme du regard et du récit des autres en fait une démarche passionnante et riche, presque aussi tendue d’un thriller. Qui a fait quoi ? Qui se souvient de quoi ? Qui peut/veut se souvenir de quoi ?

    Pour moi, c’est un film sincère, d’un total engagement, assumé sans chichis ni tralalas. Et que ce soit un Israëlien qui dénonce ce qui s’est passé à Sabra et Chatila est un symbole de paix et de tolérance très fort.

    Même s’il me paraît, en même temps, une arme bien vaine contre la violence et le désir de guerre qui anime l’homme, c’est avant tout un grand film qui donne ses lettres de noblesse au cinéma.

    Je suis très curieuse de savoir quels autres films cet Ari Folman a faits…

  3. Jl’ai pas encore vu, mais ça me tente bien… je donnerai un avis sûrement moins trivial dès lors.

    Sinon, j’ai toujours pensé que la solution la plus simple au conflit israélo-palestinien est de faire la paix et de marcher main dans la main dans la même direction. Je me demande si qqun y a déjà pensé?

  4. Quand je l’ai vu, j’ai pensé à toi, me disant que malheureusement, tu allais certainement pas aimer le côté triste, lent et « chiant » qui englobe tout le film, surtout les dernières images réelles, du pathos sinistre, politique… Satisfait de voir que tu apprecies, au delà de ce rendu de guerre un peu lourd, vrai. 🙂

  5. Une valse avec Bachir et Persepolis marchent main dans la main, au delà des recompenses concurrentielles et commerciales de l’industrie du cinéma.

    Certes M.Satrapi, en observatrice et victime de la guerre projète malheureusement beaucoup un discours bourgeois assez ancré chez elle, par son caractère leger, « amusant » et naïf. Notamment lors de son itinéraire européen, au croisement des amours d’adolescence, des rencontres, pour son plus grand plaisir, et le notre egalement.

    Donc le sujet d’ensemble est moins serieux que l’impregnation tragique exprimée par A.Folman, à travers cette fois un vécu de guerre participatif culpabilisant, délimité seulement à la nevrose de sa mémoire troublée, les larmes, la mort.

    A voir sur le sujet israelo palestinien, pour les neophytes intéressés : http://www.1001jours.com de Frédéric Laffont (prix Albert Londres) auquel j’ai eu l’honneur de participer. ^^

  6. Je viens de voir le film et (tres rapidement)donné mon avis sur facebbok

    je suis globalement d’accord avec toi à une exception pres

    je n’ai pas ressenti que le realisateur voulait se presenter lui ou ses camarades comme des victimes de la guerre,qui serait devenu des complice de bourreau sans vraiment le vouloir (et franchement si j’avais senti ca,j’aurais detesté)

    j’ai senti moi une grande severité envers lui meme et tsahal en general,on voit bien les soldats israelien reagissant mollement (comme dans un reve) en comprenant ce qui se passe

    et les derniers plans (filmé,pas en animation) semble vouloir rappeler la realité des faits,face a des soldats israeliens paralysé par leur propre mythologie personnelle (fantasmé,revé car ils n’on pas connu eux meme la shoah) qui les empeche de se voir en tant que bourreaux (l’amnesie du heros)

  7. Hum je me suis TRES MAL exprimée…
    Je ne pense pas, en effet, que le propos d’Ari Folman soit de dire « nous avons été des victimes et nous avons fait du mal sans nous en rendre compte » et je crois, bien au contraire, comme toi, qu’il juge les faits avec sévérité… pour les condamner et non se dédouaner !!!!
    En fait, en écrivant cela, je me basais sur ce sentiment de gâchis généralisé (propre à toute guerre) pour tenter de comprendre ce qui avait pu empêcher ce film remarquable d’obtenir un prix. En gros, dans mon paragraphe, j’ai tenté de deviner l’interprétation déformée de ceux qui n’avaient pas aimé le film !
    En me relisant, je constate en effet que ce n’est pas clair mais bon, pour moi, ce film est sans conteste une condamnation sans appel de ce massacre.

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