Scoot’ toujours

En ce moment, c’est cool, j’ai une nouvelle activité : ramasser les gens par terre.

Il y a quelques semaines, je descends dans la rue et que vois-je en bas de chez moi, à quelques mètres à peine de la porte d’entrée de mon immeuble ? Un corps humain étalé de tout son long sur le trottoir. Un type, sur le ventre, face contre terre. Le plus drôle, dans ce genre de scène, n’est pas tant l’incongruité du corps barrant le passage que la (non) réaction des passants : les gens se contentaient de dépasser la chose en la regardant d’un air curieux tout en s’en écartant légèrement ; on sait jamais, la mort (car il paraissait mort), c’est vachement contagieux.

A première vue, le piètre état de ses vêtements ne laissait que peu de doute sur l’identité du pauvre bonhomme qui gisait là, comme une merde, avec un petit filet de bave sous la joue. Peu probable qu’il vînt de Neuilly, çui-là. La pauvreté et la saleté empêchent-elles l’humanité ? Dans d’autres cas, chochotte comme je suis, j’eusse certainement dit oui, mais là, quand même, on ne pouvait pas imaginer qu’il aimait rester couché sur le bitume glacial, le nez dans la poussière. Et s’il était vraiment mort, comment accepter que personne ne s’en préoccupât ?

Nous fûmes trois à nous arrêter à ses côtés : un jeune, une dame – qui, tout de même, ne s’approcha pas trop, de peur peut-être d’attraper le choléra (mais que croyez-vous chère madame, moi aussi j’ai eu peur d’attraper une maladie vénérienne en touchant ce monsieur qui sentait très fort la pisse et la vinasse !) – et moi. Nous commençâmes par l’appeler doucement, comme on le fait dans ces cas-là : « Monsieur, ouhou, monsieur, vous nous entendez ? Monsieur, si vous nous entendez, parlez ! (Et là, combien j’ai de doigts ???!!!) » En mon for intérieur, je me disais que je pouvais me la péter en essayant de le mettre en position latérale de sécurité, histoire de voir si je savais encore faire, mais son odeur réfréna mes élans de secouriste.

Enfin, la chose humaine bougea dans son anorak. Il vivait ! (Chouette, je pouvais partir sans le toucher !) Mais non, on lui demande : « Monsieur… Monsieur, vous voulez qu’on vous aide à vous mettre debout ? » (Comme s’il allait nous répondre : « Non merci, laissez-moi dormir comme une crotte sur le béton froid, je suis très confort… ») – « Ah bin oui, j’veux bien, vous êtes bin braves… »

C’est parti pour le tenir, le soutenir, le soulever… Ouhlà, ça tangue !!! Ouuuuhhh, il a pas bu que du jus de raisin, le bougre. Tant bien que mal, on arrive à l’asseoir. Il a pas l’air très net. On lui demande s’il veut qu’on appelle les pompiers, ce que le jeune fait, de toutes façons. Le type veut qu’on appelle l’hôpital Cochin : « Ils me connaissent bien là-bas, dites-leur de venir me chercher ! » Heuuuhh… Pendant que le djeun’s explique la situation aux pompiers par téléphone, notre ami décide de se lever pour aller pisser, sans plus de manières, dans la poubelle en face de nous. Et vaz-y qu’il sort son kiki dans la nuit hivernale, pour se soulager tant bien que mal devant nous. Sympa.

Finalement, les pompiers ne sont pas venus puisque notre homme était conscient et valide, nous n’avons pas appelé Cochin et nous l’avons laissé, assis sur le trottoir, comme un SDF qu’il était, sans savoir que faire. Sentiment bizarre et un peu déprimant.

Il y a quelques temps, que se passe-t-il dans le métro, juste à côté de Nico, Ishmael et moi ??? Paf !!! Un clochard qui tombe au ralenti juste à côté de moi, comme une chiffe molle !!! Evidemment, que fait-on ? On le ramasse (d’une main puisque je tenais de l’autre un précieux éclair au chocolat que je ne voulais pas salir !) et on le pose, assis, un peu plus loin… Tout cela nous a pris un certain temps mais le métro a semblé nous attendre (ou ai-je rêvé ??)

Enfin, aujourd’hui, sortant du Ministère de la Justice, je marchotte rue Saint Honoré, rêvassant à une boulangerie-pâtisserie. J’avise, sur le trottoir d’en face, une supérette. Chic, me dis-je, je vais m’acheter un Yop et des brioches (je sais, j’ai des pensées palpitantes.) Soudain, toujours comme au ralenti, j’entends juste derrière moi, simultanément, deux cris, un coup de frein, un dérapage, un grand fracas de plastique écrasé et en même temps que je tourne lentement mon regard du côté de l’agitation, je vois rebondir devant moi, sur le sol, sur un mètre, un type d’une cinquantaine d’années, accroché à un scooter qui continue de glisser sur la route avec deux jeunes filles branchouilles dessus. Wow l’image. Le mec est venu s’aplatir comme une crêpe juste à mes pieds, ses lunettes ayant volé un peu plus loin. Je me baisse pour le ramasser, comme dans un rêve. Plusieurs personnes sortent sur le palier de leurs boutiques : « Vous voulez qu’on appelle les pompiers ? Le Samu ? Les Urgences ? » Heureusement, il y a plus de peur que de mal et le type s’exclame même, alors qu’on le relève : « Mes lunettes ! Où sont mes lunettes ???!! »

Les deux nénettes font moins les malignes avec leurs petits talons, dans leurs petits leggings et derrière leurs lunettes de soleil. La conductrice, complètement K.O., se relève péniblement, ses petites chevilles toute tordues et ses petits coudes tout endoloris. Le piéton n’est pas content, même si c’est lui traversait en freestyle : « Je me suis déporté exprès pour les laisser passer et elles m’ont foncé dessus (sous-entendu « ces petites dindes ») ! » En même temps, je ne vais pas lui jeter la première pierre puisque je suis la première à toujours traverser n’importe comment. Je lui demande s’il va bien. « Oui, oui », grogne-t-il, amène comme un ours qu’on vient de sortir brutalement d’hibernation. Il a juste les deux paumes bien arrachées et sanguinolantes, le dos de sa parka tout griffé et plein de sang dans la bouche, mais à part ça, ça va. Je lui file un mouchoir pour qu’il s’essuie et puis les commerçants du coin commencent à rappliquer, donc je m’éclipse discrètement, contente d’avoir ramassé mon troisième bonhomme en deux mois, et pars acheter mon Yop et ma brioche en songeant que, tout de même, je ne me suis même pas évanouie en voyant son sang et que, décidément, c’est rare de tester la position latérale de sécurité.

Quoiqu’il en soit, ça ne m’a sûrement pas dégoûtée du scooter (au contraire ^^)

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