La folie Luchini

« La plupart des hommes ont de la poésie une idée si vague, que le vague même de leur idée est pour eux la définition de la poésie. » – Paul VALERY

Il y a de la folie chez Fabrice Luchini, personne n’en doute. Une part de génie aussi. Réciter, pendant deux heures, comme s’ils naissaient de lui, en leur donnant vie et sens, des textes aussi pointus qu’exigeants que ceux de Paul Valéry ou Roland Barthes est une prouesse tout-à-fait extraordinaire qui épaterait même le plus rétif à ses habituels cabotinages cathodiques.

Seul en scène dans son dernier one man show Le point sur Robert (Robert – son vrai prénom – étant le spectateur amateur de bière et de foot que sa femme éprise de poésie traîne à son spectacle), Luchini, grandiose, s’en donne à coeur joie, mêlant aux extraits de textes qu’il aime, subtilement choisis, ses anecdotes personnelles et ses apartés délirants. Bête de scène, monstre de culture, ogre boulimique, fou chantant et dansant, merle moqueur à l’humour vache, il ose tout : la caricature grossière (les blagues sur Ségolène Royal, faciles) et la citation sublime (la lecture d’une lettre de Flaubert à Louise Colet), le rire potache (« Assieds-toi sur ma bite et causons », une citation de Jean Genet qu’il fait répéter en choeur au public) et la fine émotion (la lecture des « Fragments d’un discours amoureux » de Barthes), gesticulant généreusement, crachant – littéralement – les mots dans une diction parfaite qui fait soudainement surgir leur sens, offrant à un public émerveillé, avec une gourmandise visible, des textes à l’évidence aimés et admirés.

Ces « variations autour de Paul Valéry, Roland Barthes, Chrétien de Troyes » (Flaubert, Rimbaud, etc.) pourraient n’être qu’un vain catalogue d’érudition littéraire mais Luchini réussit avec intelligence à lier les uns aux autres, tout en narrant ses anecdotes hilarantes sur « Perceval le Gallois », le premier film de Rohmer dans lequel il joua, ou sa rencontre avec Barthes. Sur la fin, à la demande d’une spectatrice, le voici qui se met à réciter à brûle-pourpoint le retour d’Amérique de Bardamu du Voyage au bout de la nuit de Céline. Exceptionnel.

Véritable amoureux de la poésie des mots, celui qui, à 14 ans, dévorait déjà Freud et Nietzsche, nous convie à un partage vivant et chaleureux de ce qui le fait vibrer. Son enthousiasme et son plaisir contagieux sont à eux seuls un magnifique hommage à tous ces auteurs dont il connaît les oeuvres par coeur et dont il nous dévoile, par sa sensibilité, toute la mystérieuse beauté.

Un spectacle brillant, de très haute tenue, classe et élégant, qui donne une envie furieuse de lire ce qu’on a écouté.

Merci encore Cynthia, pour ce très très beau cadeau.

6 comments / Add your comment below

  1. Cette nuit, je me suis relu « Un coeur simple » – qui me fait pleurer comme une madeleine à chaque fois – et « La légende de Saint Julien l’Hospitalier », deux chefs d’oeuvre de Flaubert !!! Quel régal !!!
    Le premier est souvent étudié au lycée, il me semble. En tout cas, la fameuse scène de la traversée du champ avec le taureau est connue de tout collégien et/ou lycéen, tant c’est un classique que l’on trouve et retrouve dans tous les manuels scolaires.
    Je l’avais ré-étudié en hypokhâgne : on avait eu un sujet hyper balèze sur « le pathétique dans Un Coeur simple » et j’avais eu… 1/20. Le prof s’était arrêté à la 5e ligne de mon devoir parce que je n’étais pas allée à la ligne pour poser ma problématique. Du coup, je n’ai jamais su si j’avais réussi à comprendre le sujet, apparemment casse-gueule, car la plupart des élèves avaient fait un contresens sur « pathétique ».
    Parfois, il me semble que tout ce discours analytique sur une oeuvre nous empêche de goûter à sa poésie, son mystère et au sens intrinsèque qu’elle prend aux yeux de chaque lecteur (là, je rejoins un peu Steiner sur l’idée de transcendance de l’art, même si je ne partage pas tous ses postulats – que je n’ai d’ailleurs pas tous compris, si Nicolas pouvait m’expliquer un jour…)
    C’est ce qu’a réussi Luchini hier : faire partager ses bonheurs de lecture simplement, avec humour et intelligence, sans gloubigoulba intello indigeste. Pour parodier Céline, on pourrait dire que, grâce à lui, « La littérature c’est l’infini mis à la portée des caniches » 🙂 En tout cas, cette soirée m’a rappelé à quel point la lecture pouvait être un plaisir et est, toujours, une ouverture de l’esprit, un accès à quelque chose de parfois supérieur qui peut nous élever, changer notre vie… en tous les cas l’embellir.
    Bon, je file, j’ai moults livres à lire.
    Mon prochain achat : le Barthes ! A part le « Sur Racine », je n’ai rien lu de lui – même si j’ai vu l’expo à Pompidou il y a quelques années. Et la correspondance de Flaubert, qui figure depuis longtemps sur ma wishlist !!! ^^

  2. Céline, il faut absolument que tu voies Par coeur, film de Benoit Jacquot sur Lucchini qui date d ‘une dizaine d’années, je crois(ça doit facilos se trouver en video):

    http://www.cinemovies.fr/fiche_film.php?IDfilm=11849

    Benoît Jacquot a filmé en continuité un spectacle de Luchini avec un talent fou: intelligence de la mise en scène, cadrages astucieux (des gros plans, des vues de dos très significatives), humilité devant les textes: du grand art!

    Et puis, je crois que les textes dits ne sont pas les mêmes que ceux que tu as entendus: là, c’est d’abord la Fontaine (formidable!), enfin, c’est ce dont je me souviens le plus. Et puis, évidemment, la part d’impro/cabotinage rècurrente de notre sublime bête de scène.

    Bref, un grand moment de plaisir t’attend (encore). Tiens-moi au courant!

  3. J’ai regardé Par Coeur, ouiii !! Il est téléchargé sur Dailymotion. Si tu cliques sur l’image du billet de spectacle, tu tomberas sur la première partie. Formidable Luchini ! J’avais un peu peur d’être indisposée par sa faconde, mais non. Quel dommage que je n’aie pas vu le spectacle sur Céline – mes parents avaient adoré.

  4. en voilà un spectacle que j’aurais adoré voir…
    Dommage qu’il ne passe pas en province… 🙁
    C’est loin la Bretagne aussi, arf…
    Je vais continuer de me rabattre sur « par coeur » ainsi que sur les quelques minutes du film « paris », où l’écouter procure plus que des frissons 🙂

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