5 février

Mag © 2007 nemo

5 février.

Depuis combien de temps, déjà, cette date est-elle devenue une date importante pour moi ? Combien d’années se sont-elles écoulées depuis que j’ai souligné, pour la première fois, ce jour dans mon agenda, pour l’associer à jamais à un prénom ? Quatorze, quinze ans peut-être. J’avoue que j’ai cessé de compter, la durée n’étant plus un but désormais.

29 ans.

En ce jour, elle a fêté ses 29 ans, tout pareil que moi. A quelques jours près, on aurait presque pu être jumelles. Nous ne sommes pas soeurs de sang, mais au moins soeurs de signe : Verseau toutes les deux.

J’ai longtemps cru que, comme deux soeurs, nous nous ressemblions. C’était faux, bien sûr, parce que même deux soeurs ne se ressemblent pas toujours. Plus tard, et il m’en a fallu du temps pour arriver à cette conclusion pourtant simple et logique, j’ai compris que, comme deux amies, nous étions différentes et que c’était là que résidait la grâce de notre lien.

C’est au collège que Magali entra dans ma vie, par petites touches, de hasards en coïncidences. Jamais nous ne partageâmes la même classe et pire ! en troisième, ses parents l’obligèrent à quitter notre collège pour un autre. Ce fut une motivation pour instaurer entre nous une amitié épistolaire qui ne nous empêcha nullement de nous voir par ailleurs. Plusieurs fois avant la rencontre décisive, nos chemins se croisèrent, comme si notre amitié était inéluctable.

En sixième, nous étions dans le même cours d’option musique. Par-delà l’allée qui séparait nos deux bureaux, j’avais remarqué cette fillette à lunettes, happée dans son monde, qui dessinait dans les marges de ses cahiers et le long de ses portées. Des coquillages, des crustacés, mais vachement bien, hein, les coquillages et les crustacés. Déjà, ma curiosité était piquée.

L’été suivant, à Toulon, en sortant de la gare où mes grands-parents paternels étaient venus nous chercher mon frère et moi, nous croisâmes Mag et sa petite famille. Bien que peu liées, encore, nous nous fîmes de grands signes amicaux, visiblement étonnées et ravies par ce hasard amusant.

En cinquième, je crois, la bande dessinée que Mag avait faite en cours de dessin fut accrochée parmi d’autres par sa prof dans le hall. Insigne honneur. Et parmi les oeuvres sélectionnées, la sienne m’impressionna particulièrement, tant et si bien qu’aujourd’hui encore, j’en garde un souvenir assez précis : l’histoire d’une fillette très « Marion Duval » qui se retrouve au XIXe siècle, en robe d’époque, avec un basculement habile de la couleur au gris / blanc lors du changement de temporalité. Le trait, les couleurs, ce sens du détail dans les costumes, tout témoignait d’une sensibilité vive, d’un goût affirmé et d’une culture rare, ce qui m’intrigua fortement.

Il n’était donc pas illogique de la retrouver, en quatrième, en option dessin… Option à laquelle Maman m’inscrivit de force, après discussion avec la prof de dessin, alors que je ne voulais pas me retrouver avec des plus doués du pinceau que moi. C’est vrai, je suis nulle en peinture – surtout murale – et ce n’est pas cette expérience qui m’a fait changer d’avis depuis. Mais cette inscription forcée eut une conséquence bénéfique puisqu’elle marqua le début de notre amitié à Mag et moi.

A l’époque, il faut bien le dire, je n’étais pas très dégourdie comme gamine. Pas spécialement jolie, pas spécialement délurée, pas spécialement populaire avec mes lunettes de chinetoque bigleuse et mes baskets Noël. J’avais juste de très bonne notes et une facilité à gribouiller des trucs qui, sans aucun doute, a sauvé jusqu’à récemment ma vie sociale.

J’aimais déjà le dessin, les bandes dessinées, le cinéma et, par-dessus tout, écrire et raconter des histoires imaginaires (pas forcément ma vie ^-^), mais je ne connaissais quasiment rien en musique en dehors des chansons de dessins animés (ce qui explique que je suis quasiment imbattable sur ce sujet aujourd’hui) et je ne connaissais quasiment rien en art en dehors de Monet et Van Gogh. Je n’étais pas spécialement bien dans ma peau, j’aspirais à de hauts et nobles sentiments et j’attendais qu’une rencontre vînt bouleverser ma vie, comme dans les romans. Une rencontre amoureuse, amicale, un garçon, une fille, un chien-loup ou un lion, peu m’importait. Je rêvais d’une relation privilégiée comme on rêve d’absolu à cet âge. Ma personnalité était à former et je savais qu’elle aurait besoin d’une certaine émulation pour s’épanouir, d’autant plus que le collège et les adolescents idiots qui le composaient m’ennuyaient profondément. J’attendais un(e) ami(e) digne de ce nom.

On dit souvent que les rencontres sont importantes dans une vie et c’est vrai. Parfois, trop rarement, on croise quelqu’un qui nous ouvre les yeux, l’esprit et le coeur, dont l’intelligence nous enveloppe avec bienveillance et nous tire vers le haut avec exigence, dont la sensibilité aiguë nous fait découvrir des horizons insoupçonnés. Avec lui, on part à la conquête du monde.

Hormis mes parents, Mag fut donc l’influence la plus importante pour l’adulte que je suis aujourd’hui. Elle était unique en son genre ; peut-être parce qu’elle aussi ne s’aimait pas spécialement, elle avait développé des connaissances incroyables dans des domaines qu’elle me faisait découvrir mais que je faisais semblant de connaître pour être à sa hauteur. Dès le premier cours d’option dessin, après avoir discuté et ri avec elle, je sus que je voulais devenir son amie et je fis tout pour.

A 13 ans, pour la première fois de ma vie, je rencontrais une personne de mon âge qui aimait la Culture, l’Art et la Beauté. Elle était la première fille que je connaissais qui commandait, pour ses anniversaires, des livres sur Doisneau ou Mucha, autant de noms qui m’étaient alors inconnus et qui m’entrouvraient les portes d’un univers passionnant et enivrant. Elle fut la première amie à m’offrir, pour mon anniversaire, un livre sur le design japonais alors que jamais, de moi-même, je n’aurais pensé à acheter cela. Elle croyait que j’aimais Enki Bilal, Yslaire et Corto Maltese alors même que j’en étais restée à Tintin. Elle me voyait mieux que je n’étais et me poussa donc à le devenir.

C’est grâce à elle si, peu à peu, je me suis entre autres intéressée à la photographie au-delà de mon intérêt pour le cinéma. Cela s’est fait naturellement, ma curiosité sans cesse éveillée par sa propre curiosité, ses goûts personnels excitant et développant les miens.

Ce qui est drôle c’est que, finalement, nous nous sommes enrichies mutuellement sans nous cannibaliser. Nous avons cherché à découvrir, comprendre puis partager l’univers de l’autre, qui nous a nourries, sans nous étouffer. Et nous avons chacune développé nos propres personnalités, nos propres goûts, nos propres intérêts qui sont, aujourd’hui, parfois très éloignés, pour suivre nos chemins de vie.

Nous ne nous ressemblons pas du tout, au final : nous ne lisons pas les mêmes livres, n’aimons pas les mêmes films, n’avons même pas forcément la même conception de la vie… mais nous sommes-nous jamais ressemblé quand on y songe ? Quinze ans de rire, de découvertes, de sorties, de vacances ensemble, durant lesquels nous nous sommes écoutées sans nous juger, nous avons appris l’une de l’autre sans nous copier, nous nous sommes soutenues lorsque les souffrances nous rapprochaient, tout en continuant nos petits chemins, pas forcément parallèles. C’est tout cela qu’à un moment je n’ai pas compris, croyant que ce qui nous différenciait nous éloignait inexorablement, et qui m’a révoltée.

Mais nous ne pouvons jamais conserver les choses et les gens tels qu’ils sont, à moins de les tuer. L’amitié, même forte et sincère, est difficile à maintenir au cours d’une vie, surtout une amitié d’enfance, qu’il faut accepter de voir se transformer et prendre un autre sens. Nous savons aujourd’hui que nous nous aimons simplement et fortement, assez pour dire prout ! au temps qui passe et à la distance qui éloigne.

Chère, très chère Magali, tu viens rarement ici, mais je m’en fous. Et ceux qui me lisent te connaissent déjà assez pour ne pas être saoulés par mon énième portrait que je fais de toi. Eh bien je m’en fous aussi. Faut-il le répéter, pour que tu prennes enfin un peu conscience de la valeur que tu as, et que tu arrêtes de te faire marcher sur les pieds par des cons qui ne savent même pas ce qu’ils veulent piétiner : tu as compté pour beaucoup dans ma formation, mon évolution, mon envie de grandir et d’être quelqu’un d’un peu chouette, drôle et intéressant, parce que tu es toi-même chouette, drôle et intéressante.

Malgré les passages à vide, nous pouvons nous enorgueillir d’avoir toujours basé notre amitié sur le respect, la gentillesse, la loyauté et la fidélité, valeurs essentielles. Jamais entre nous il ne fut question de rivalité, de jalousie, de mesquinerie ou d’hypocrisie. Tu as été, parfois malgré toi, ma confidente, mon public, mon exutoire, mon gueuloir, mon confessionnal. Jamais pour personne je n’ai usé de tant d’invention et d’imagination, juste pour te prouver que m’avoir pour amie, c’était aussi génial que t’avoir pour amie.

Joyeux, joyeux, joyeux anniversaire petite mère et puissent les 29 prochaines années nous permettre de partager de nombreux autres beaux moments, jusqu’à la retraite bien méritée.

15 comments / Add your comment below

  1. Très touchant… je crois que je l’ai déjà dit je ne sais plus où (ou alors je l’ai pensé très fort), mais tes amis ont de la chance de t’avoir pour amie 🙂

  2. Caro >> Merci, oui, il me semble l’avoir déjà lu :-)… et à peu près pour la même personne… Mais je pense que j’ai de la chance d’avoir les amis que j’ai aussi (séquence jetage de fleurs…) BTW, ta photo de Valparaiso m’a rendue très jalouse, tant elle est belle. Je ne commente pas tout le temps mais je vais quasiment tous les jours sur ton photoblog. I’m a great fan. Un jour, j’ouvrirai une galerie ou une agence photo !!!

    Romain >> Ayé, maintenant que tu vas être Papa, tu arrêtes de t’appeler Rom’s ? 🙂 Promis, je t’enverrai un cadeau de bébé (parce que le cadeau de mariage, heuuuuh… y’a prescription, je pense… j’y peux rien si je n’ai pas de pouvoir d’achat, il faut envoyer une pétition à Sarko !!!) Ryan !!! Il était dans ma liste !!! Hiii-haaa !!!
    Un secret ?… ça n’existe pas avec moi, voyons.
    Oui, vivent les Verseaux, d’ailleurs, il me semble que tu approches toi aussi tout doucement (Bibi style) de la trentaine… Didonc, ça fait bizarre, moi qui t’ai connu tout jeunot, avec des muscles, des baggies et un bouc et tout et tout. Y’a plus de jeunesse, ça non !

  3. Non le Rom’s est pré-configuré chez moi, tandis qu’au boulot, Romain s’est glissé sournoisement.

    Je ne tiens pas compte du mot « promis » venant de ta part… Et çà n’a rien de méchant… Hi hi hi… Au pire tu lui achèteras un Bat-Scooter quand il aura 16 ans… Si d’ici là Sarko avait la bonne idée de crever.

    La trentaine pfff… D’ici là mon fils saura marcher ! Enfin je lui souhaite !

    Pour les muscules, ils sont toujours là… cachés sous les poils et les lipides.

  4. Rom’s >> Ah mon pauvre, moi aussi, mes muscles (ah parce que j’en ai plusieurs ?) sont bien cachés 🙂
    Tu sais, tu es n°1 sur ma liste des « cadeaux-de-mariage-en-attente », juste avant la Schtroumpfette d’ailleurs. M’enfin ça fait juste 2 (voire 3 ???!!) ans et 1 an que je vous dois un cadeau de mariage, hein. Mouimouimoui.

  5. Un des « adolescents idiots » de ton collège ne te salue pas.

    Romain, c’est cool pour lui, il a encore un an de répit par rapport à nous, vis à vis de la trentaine! En même temps, il est marié et va avoir un gamin. Hé bin pas nous, haha! Alors, c’est qui le plus vieux, hein? Hein? Heu…

    Si l’approche de la trentaine m’ennuie? Paaaaaaaaaaaaaaaas du tout.

  6. Malphas >> Je ne te comptais pas dedans parce qu’au collège, j’ignorais jusqu’à ton existence, mon cher. Je te rappelle que nous ne nous connûmes qu’au lycée (grâce à Rom’s, d’ailleurs.)
    Bon, ça suffit, dégagez d’ici le club des Verseaux !!!

  7. Rom’s >> AH AH AH, c’est vrai !!! Blond péroxydé le Malphas !! 🙂 🙂 Dommage que je n’aie pas de photos de cette folle époque.
    Joyeux anniversaire mon petit Rom’s, je viens te le dire sur ton blob.

  8. Ah des photos comme çà il faudrait les diffuser dans sa classe genre le jour de son anniversaire… « Oh t’as vu le maitre il était blond ! »

  9. C’était formidable de te lire, comme d’habitude. Merci pour tout ! Te rencontrer a aussi changé ma vie, mais je n’ai pas les mots pour le dire! 😉

    Amitié éternelle

    Petite Mag

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