Nobody knows the trouble I’ve seen

PISA Petite tête de mort © 2007 nemo

C’était un lundi gris, triste et glacial. Un lundi qu’on aurait dit fait exprès pour un enterrement. Après deux jours de soleil lyonnais, on aurait pu espérer une journée un peu lumineuse pour déroger au cliché. Mais les clichés ont la peau dure et ce matin était blême et froid comme la mort.

Nous avons donc enterré mon grand-père aujourd’hui.

Chacun, de son côté, redoutait ce moment tant, dans cette famille, les secrets, les non-dits, les mensonges, les rancoeurs, les amertumes, les jalousies voire les haines et le poids, peut-être, de l’hérédité, ont généré des comportements honteux et indignes. Il y aurait encore beaucoup à dire sur la galeries de « monstres » banals qui composent notre famille, beaucoup de boue à remuer pour exhumer les turpitudes qui l’ont agitée et s’en libérer et pour qu’enfin, les coeurs daignent un peu s’apaiser. Le poids du silence est parfois pire que l’impact des paroles. Mais il est plus difficile qu’on ne le croit de dire l’indicible et de le regarder en face. Le temps qu’il faut pour se (re)construire et se (re)trouver semble parfois ne pas valoir les bouleversements, les souffrances et les déchirures que cela implique.

Un bonheur ne se substitue pas à un malheur, une joie ne compense pas une peine. Il faut juste apprendre à vivre avec tout ça le mieux possible.

Ambiance glauque, donc, doublement pathétique, entre l’inhumation d’un vieillard que plus personne ne savait comment aimer ou détester et les relations tendues depuis presque toujours entre frère et soeurs ennemis. Djé et moi n’avons dit bonjour à quasiment personne. Mon frère avait pris de lui-même son téléphone la veille pour dire enfin, durant plus de deux heures de combat verbal, ses quatre vérités à l’un de mes oncles, fanfaron odieux bouffi d’auto-suffisance. Personne avant lui n’avait osé. Mon frère est un héros.

Maman, bien que soulagée par son intervention, n’a pas osé en faire autant et, malgré ses bonnes résolutions, a salué, difficilement, sa fratrie terrible. D’un autre côté, peut-on totalement renier l’adulte qu’est devenu un enfant avec lequel on a grandi et que l’on a aimé jusqu’à ce que les chemins de chacun bifurquent ? C’est compliqué, la vie, quand même.

Des sept petits-enfants de mes grands-parents, seuls une cousine de Belgique trentenaire (la fille de mon oncle suicidé, dont elle a découvert la tombe aujourd’hui), Djé – accompagné de Vic -, et moi-même étions là, ce qui a dû surprendre les quelques personnes présentes extérieures à la famille, pour la plupart des amis et/ou collègues de ma tante. « On aurait dû mettre une plaque signée du Club des Pédophiles Anonymes » a dit Djé qui ne manque pas d’humour (noir). Le pire, c’est que ça nous a fait rigoler.

C’est maman et sa soeur qui ont tout préparé. Ca n’a pas été très facile, parce qu’évidemment, malgré les sentiments complexes que nous éprouvons envers l’homme qui repose désormais dans un cimetière de la banlieue lyonnaise, il n’était pas question de faire un éloge funèbre. Maman a donc rédigé un texte simple, lu par une bénévole d’une association, relatant la vie rude et dure de mon grand-père : né en Algérie, jeté hors de chez lui par sa mère à l’âge de 17 ans, engagé dans l’armée durant trois ans avant de mener une vie de labeur ingrate pour nourrir ses cinq enfants. Une évocation sobre de sa « part d’ombre », avant une conclusion (« la mort qui l’a emporté bruquement lui a rendu la paix qu’il avait perdue depuis longtemps ») qui n’a sans doute parlé qu’aux gens qui connaissaient notre histoire. C’est à dire la seule famille.

Paradoxalement, la cérémonie, bien qu’assez froide émotionnellement (elle a tout au plus duré vingt minutes), a été touchante. Digne, raisonnable, avec ce qu’il fallait de monde et de fleurs par rapport à ce qu’on aurait pu attendre. Je doute que mon grand-père, dans ses derniers jours d’impotence et de solitude, ait espéré avoir un dernier salut aussi « classe ».

C’est moi qui ai trouvé la musique de fin de discours, un gospel chanté par Louis Armonstrong, dont il possédait quelques vinyles, qui dit : « Nobody knows the trouble I’ve seen / Nobody knows my sorrow (…) Nobody knows the trouble I’ve seen / Nobody knows but Jesus ». Ca m’a donné l’idée de réfléchir aux chansons que j’aimerais que l’on passe à mon propre enterrement.

Je n’ai pas vu le corps en bière mais maintenant, je le regrette. Je pense qu’affronter une dépouille nous permet de dédramatiser et nous évite de fantasmer le pire.

« A quoi il ressemble ? » j’ai demandé à papa.
« A un cadavre ».

Rien qu’un cadavre. Notre réalité. Notre futur. J’ai toujours vu les cadavres des précédents morts de ma famille et ce n’est jamais la dernière image que j’en ai gardée au final. La vie reprend toujours le dessus.

En revanche, j’ai vu ma grand-mère, qu’on avait amenée aux obsèques de son mari. Cela faisait quasiment sept ans, en dehors d’une fois furtive, que je ne l’avais pas revue. Depuis cinq ans, la maladie d’Alzheimer grignote peu à peu ce qui lui reste de souvenirs et de lucidité. Alzheimer, c’est la maladie qui me faisait le plus peur (avec la lèpre), lorsque j’étais petite, parce que j’avais lu, dans un Télé 7 Jours de mes grands-parents, un article sur la belle Rita Hayworth, morte dans la démence. De sa déchéance, je ne connaissais rien de plus que ce que m’en racontait maman, cela restait très théorique et lointain.

Il n’y a pas à dire, on a beau en rire, c’est quand même terrible et terrifiant de voir une personne que l’on a connue vive, intelligente et drôle, transformée en une chose fragile, à l’air vide, perdu, effaré et hagard. Même sa voix a changé, rauque, hésitante, apeurée. Je ne souhaite à personne de connaître une telle fin, j’espère qu’elle va mourir vite, avant de connaître l’aphasie et la perte de ses moyens moteurs.

Au départ, cela m’a fait un tel choc de la voir ainsi – même si je m’attendais à ce qu’elle ne me reconnaisse pas – que j’ai cru que je n’allais pas m’en remettre. Parce que j’ai réalisé en la revoyant à quel point, malgré ses zones d’ombre à elle aussi et son ambiguïté, je l’avais aimée en tant que grand-mère et combien, au fond, elle me manque. Et puis, finalement, cette confrontation a été bénéfique. Certes, c’est horrible de la voir ainsi, mais j’ai envie de la revoir encore, maintenant, parce que je ne supporte pas l’idée qu’elle finisse toute seule, juste entourée de ses deux filles et d’Alzheimer. Même si elle ne sait pas trop qui je suis et, comme dit Djé en plaisantant, que cela doit « l’effrayer de voir des têtes de chinetoques » dans son entourage, elle sentira au moins une présence amicale près d’elle.

Ce week-end, par le hasard des choses, je vais encore me retrouver à Lyon, puisque j’avais mes billets depuis un mois. J’ai donc proposé à maman de l’accompagner à la maison de retraite. Ca la soulagera de n’avoir pas à supporter ce moment seule. Et puis, comme dans le bon vieux temps où nous allions au ciné ensemble, je lui ai proposé d’aller, pourquoi pas, voir Cortex, un thriller dont le personnage principal, joué par André Dussolier, est atteint de la maladie d’Alzheimer.

« On pourrait se faire un après-midi thématique Alzheimer », je lui ai dit.

Le pire, c’est que ça l’a fait rigoler.

3 comments / Add your comment below

  1. Petite Céline qui a gardé son âme d’enfant ( et je t’en félicite) je suis désolée pour toi. Le temps efface beaucoup de choses. Je te note cette phrase qui m’a marqué la semaine dernière quand je suis allée voir Into the wild. Quand on pardonne, on aime.
    Bisous!

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