Un triste soir d’hiver

Giens ©1997 nemo

En novembre dernier, Thia et moi avons appris, trois mois après les faits, la disparition brutale d’une copine. Nadia avait 27 ans et toutes ses dents, avec lesquelles elle passait le plus clair de son temps à sourire. Solaire et gaie. Un petit caractère bien trempé dans un joli brin de fille.

Une hémorragie méningée (diagnostiquée par autopsie) l’avait foudroyée, un après-midi d’août, alors qu’elle avait exceptionnellement pris une journée de congé, la laissant étendue sur le lit, les bras jetés de chaque côté du corps. C’est dans cette position, alors qu’elle était déjà raidie et refroidie par la mort, que son compagnon Moma l’avait découverte le soir, le petit chat qu’elle avait tant réclamé et tant aimé assis près d’elle, comme pour la veiller.

Ces détails, nous ne les avons appris que ce soir, cinq mois après le drame, par la maman de Nadia.

Quelques jours après cette triste nouvelle, Cynthia envoyait de notre part une carte « de condoléances » à ses parents. La maman de Nadia lui répondit très gentiment et nous invita à la rencontrer. Rendez-vous fut pris – toujours par Cynthia, puisque je m’étais lâchement défilée pour m’occuper de tout ça, trop terrorisée pour affronter le chagrin d’une inconnue – pour ce soir.

Autant dire que Cynthia et moi appréhendions cette rencontre, même si elle nous semblait naturelle et évidente.

Je suis arrivée un peu en retard au rendez-vous, malgré mes efforts pour être à l’heure. J’étais à la fois angoissée et soulagée de me dire que Cynthia serait la première à être en contact avec cette dame. On ne sait jamais quoi dire ou quoi faire dans ces moments-là et je n’aurais voulu pour rien au monde être la première parler. Même si je me sentais étrangement plutôt sereine : après cinq mois, on se dit que la nouvelle est à peu près digérée, qu’on pourra l’évoquer sans avoir envie de pleurer, qu’on se souviendra de la personne décédée avec simplicité, sans pathos. Même si bien sûr, cela paraît toujours invraisemblable quand on y pense et que, pour ma part, je n’ai toujours pas réussi à supprimer ni le téléphone ni l’adresse mail de Nadia de mes répertoires.

Quand je suis arrivée au lieu de rendez-vous, Cynthia et la maman de Nadia étaient déjà là, en train de discuter, tranquillement, ce qui m’a relativement détendue. Mais Mme B. était d’une telle dignité que ça m’a immédiatement bouleversée. En répondant à ses questions bienveillantes sur mon parcours, mon travail, je me sentais révoltée et presque coupable : comment pouvait-elle supporter de rencontrer des amies de sa fille, de son âge, en vie et en forme, sans être dévastée par un sentiment d’injustice ?

En même temps, elle était là aussi et avant tout pour parler de sa fille et pour qu’on parle d’elle, ce qui est compréhensible. Savoir que son enfant a été aimée, qu’elle a compté pour d’autres à qui elle manque aussi, c’est tellement important.

Elle nous a donc parlé de Nadia, sa seule fille – qui tenait d’ailleurs beaucoup d’elle me semble-t-il -, avec qui elle aimait faire du shopping, avec qui elle s’était parfois beaucoup engueulée, mais dont elle était « si fière », avec un calme qui me semblait incroyable : « Lorsque Nadia est décédée », « après son enterrement », « quand elle est morte »… elle nous parlait de sa mort avec une voix normale, tout au plus nuancée d’une pointe de regret : « Elle aurait voulu faire ceci, cela, mais maintenant, elle ne pourra pas. C’est dommage… c’est tellement dommage… Enfin… »

Elle nous a montré des photos de notre copine, toutes plus belles les unes que les autres. Nadia au soleil de Corse, Nadia avec sa robe marocaine lors du mariage de son frère, Nadia la tête sous son bob et les pieds dans l’eau, Nadia et Moma jeunes, beaux et amoureux… et chaque sourire, chaque mimique familière me serrait un peu plus le coeur. Nous étions là, toutes les trois, à regarder sans oser pleurer les photos heureuses d’une jeune femme qui était sous terre depuis cinq mois et que nous ne verrions plus jamais.

Elle nous a aussi raconté le rangement qu’il fallait faire parmi ses affaires : le tri des papiers administratifs, les feuilles de paie, les points retraite « qu’elle avait bien classés, la pauvre »… Autant de détails pénibles mais qu’il faut faire.

Puis, elle nous a montré les photos de la tombe, fleurie par des dizaines de gerbes, le faire-part de décès, le dernier mail qu’elle avait envoyé à une copine dans lequel elle racontait ses projets, juste avant de s’effondrer… Des documents d’une tristesse à fendre le coeur et montrés avec une simplicité, une pudeur presque insupportables. Ensemble, nous avons vécu les derniers mois et le dernier jour de Nadia. Elle est partie alors qu’elle était heureuse, qu’elle avait de nouveaux projets de vie.

« Quand c’est arrivé, j’ai cru que je ne m’en remettrais jamais »… Cette phrase toute simple et terrible résume à elle seule la douleur intolérable que doit être la perte d’un enfant.

J’avoue qu’à la fin, je n’en pouvais plus de retenir mes larmes, j’arrivais à peine à laisser passer des sons de ma gorge nouée, tout ça pour dire des banalités atroces et qui me semblaient le comble de la froideur et de la maladresse : « Ca va vous faire du bien de voir du monde », « vous avez raison de vous occuper », « vous allez être grand-mère ! la vie continue »… Quelle horreur. On n’est jamais assez classe dans ces moments-là.

Sur la fin, Cynthia lui a offert les fleurs qu’elle avait achetées pour nous en disant, d’une petite voix brave, mais qui sonnait bizarrement déplacée : « Voici notre petite contribution »… J’ai ajouté : « On aurait voulu le faire avant… » et la maman de Nadia s’est mise à pleurer, très doucement, très fugacement, en murmurant : « Quand je pense que je ne la verrai plus jamais ! » Elle a caché ses yeux sous ses mains mais on voyait les larmes rouler sur ses joues.

Cynthia lui a timidement caressé le bras dans un geste d’affection et de réconfort embarrassé. Moi, j’étais en face d’elle et je ne pouvais rien faire. Heureusement car je suis nulle pour consoler les gens, je reste raide comme un bâton, gênée par l’autre et pour moi. Mais son chagrin a libéré le mien et nous étions deux à pleurer silencieusement au milieu du restaurant bruyant et coloré.

Elle a épongé ses larmes et s’est très vite reprise. Courageuse et digne. Comme l’était Nadia. Du caractère, de la détermination, un refus de s’apitoyer sur soi, un goût de la vie, aussi, certain. C’est clair que la fille ressemblait à la mère.

Nous nous sommes quittées sous une bruine fine qui pleurait sur nos vêtements pour nous trois. Elle est partie prendre son train, ses fleurs à la main, en nous souriant et en nous disant que Nadia nous voyait sûrement. Moi je n’y crois pas, mais au fond, j’aimerais bien.

5 comments / Add your comment below

  1. Rapidos Nemito, car je devrais déjà être sous la douche, ou même en route vers le lycée :-(. Mais je ne voulais pas partir sans te faire un petit signe d’empathie.

    … La mort des gens qu’on a aimés, surtout s’ils sont jeunes, est toujours insupportable, et heureusement! Heureusement aussi qu’on continue à les faire vivre en en parlant, en échangeant avec leurs proches, etc. Peu importe si le moment est pénible, et si « on ne sait pas trop quoi dire »: cette rencontre d’hier soir avec la mère de Nadia, puis ton récit sur le blog ont été très utiles et bénéfiques. Et dis-toi que grâce à toi, Nadia existe définitivement pour ceux de tes amis qui ne la connaissaient pas.

    Bon, il faut tt de même que j’y aille, sans pantoufle’s) pailletée(s), hélas, ni citrouille-carrosse pour voler jusqu’à mon triste lycée…. Le métro matinal m’attend, joie! 🙁

    A ce soir, donc. Kussen d’ici là 😉

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