By +/- :

Photomontage par +/- (merci !) ;-)

… c’est chaleureux, mais ça manque de représentants de la LCR tout de même !!!

En novembre dernier, Thia et moi avons appris, trois mois après les faits, la disparition brutale d’une copine. Nadia avait 27 ans et toutes ses dents, avec lesquelles elle passait le plus clair de son temps à sourire. Solaire et gaie. Un petit caractère bien trempé dans un joli brin de fille.

Une hémorragie méningée (diagnostiquée par autopsie) l’avait foudroyée, un après-midi d’août, alors qu’elle avait exceptionnellement pris une journée de congé, la laissant étendue sur le lit, les bras jetés de chaque côté du corps. C’est dans cette position, alors qu’elle était déjà raidie et refroidie par la mort, que son compagnon Moma l’avait découverte le soir, le petit chat qu’elle avait tant réclamé et tant aimé assis près d’elle, comme pour la veiller.

Ces détails, nous ne les avons appris que ce soir, cinq mois après le drame, par la maman de Nadia.

Quelques jours après cette triste nouvelle, Cynthia envoyait de notre part une carte « de condoléances » à ses parents. La maman de Nadia lui répondit très gentiment et nous invita à la rencontrer. Rendez-vous fut pris – toujours par Cynthia, puisque je m’étais lâchement défilée pour m’occuper de tout ça, trop terrorisée pour affronter le chagrin d’une inconnue – pour ce soir.

Autant dire que Cynthia et moi appréhendions cette rencontre, même si elle nous semblait naturelle et évidente.

Je suis arrivée un peu en retard au rendez-vous, malgré mes efforts pour être à l’heure. J’étais à la fois angoissée et soulagée de me dire que Cynthia serait la première à être en contact avec cette dame. On ne sait jamais quoi dire ou quoi faire dans ces moments-là et je n’aurais voulu pour rien au monde être la première parler. Même si je me sentais étrangement plutôt sereine : après cinq mois, on se dit que la nouvelle est à peu près digérée, qu’on pourra l’évoquer sans avoir envie de pleurer, qu’on se souviendra de la personne décédée avec simplicité, sans pathos. Même si bien sûr, cela paraît toujours invraisemblable quand on y pense et que, pour ma part, je n’ai toujours pas réussi à supprimer ni le téléphone ni l’adresse mail de Nadia de mes répertoires.

Quand je suis arrivée au lieu de rendez-vous, Cynthia et la maman de Nadia étaient déjà là, en train de discuter, tranquillement, ce qui m’a relativement détendue. Mais Mme B. était d’une telle dignité que ça m’a immédiatement bouleversée. En répondant à ses questions bienveillantes sur mon parcours, mon travail, je me sentais révoltée et presque coupable : comment pouvait-elle supporter de rencontrer des amies de sa fille, de son âge, en vie et en forme, sans être dévastée par un sentiment d’injustice ?

En même temps, elle était là aussi et avant tout pour parler de sa fille et pour qu’on parle d’elle, ce qui est compréhensible. Savoir que son enfant a été aimée, qu’elle a compté pour d’autres à qui elle manque aussi, c’est tellement important.

Elle nous a donc parlé de Nadia, sa seule fille – qui tenait d’ailleurs beaucoup d’elle me semble-t-il -, avec qui elle aimait faire du shopping, avec qui elle s’était parfois beaucoup engueulée, mais dont elle était « si fière », avec un calme qui me semblait incroyable : « Lorsque Nadia est décédée », « après son enterrement », « quand elle est morte »… elle nous parlait de sa mort avec une voix normale, tout au plus nuancée d’une pointe de regret : « Elle aurait voulu faire ceci, cela, mais maintenant, elle ne pourra pas. C’est dommage… c’est tellement dommage… Enfin… »

Elle nous a montré des photos de notre copine, toutes plus belles les unes que les autres. Nadia au soleil de Corse, Nadia avec sa robe marocaine lors du mariage de son frère, Nadia la tête sous son bob et les pieds dans l’eau, Nadia et Moma jeunes, beaux et amoureux… et chaque sourire, chaque mimique familière me serrait un peu plus le coeur. Nous étions là, toutes les trois, à regarder sans oser pleurer les photos heureuses d’une jeune femme qui était sous terre depuis cinq mois et que nous ne verrions plus jamais.

Elle nous a aussi raconté le rangement qu’il fallait faire parmi ses affaires : le tri des papiers administratifs, les feuilles de paie, les points retraite « qu’elle avait bien classés, la pauvre »… Autant de détails pénibles mais qu’il faut faire.

Puis, elle nous a montré les photos de la tombe, fleurie par des dizaines de gerbes, le faire-part de décès, le dernier mail qu’elle avait envoyé à une copine dans lequel elle racontait ses projets, juste avant de s’effondrer… Des documents d’une tristesse à fendre le coeur et montrés avec une simplicité, une pudeur presque insupportables. Ensemble, nous avons vécu les derniers mois et le dernier jour de Nadia. Elle est partie alors qu’elle était heureuse, qu’elle avait de nouveaux projets de vie.

« Quand c’est arrivé, j’ai cru que je ne m’en remettrais jamais »… Cette phrase toute simple et terrible résume à elle seule la douleur intolérable que doit être la perte d’un enfant.

J’avoue qu’à la fin, je n’en pouvais plus de retenir mes larmes, j’arrivais à peine à laisser passer des sons de ma gorge nouée, tout ça pour dire des banalités atroces et qui me semblaient le comble de la froideur et de la maladresse : « Ca va vous faire du bien de voir du monde », « vous avez raison de vous occuper », « vous allez être grand-mère ! la vie continue »… Quelle horreur. On n’est jamais assez classe dans ces moments-là.

Sur la fin, Cynthia lui a offert les fleurs qu’elle avait achetées pour nous en disant, d’une petite voix brave, mais qui sonnait bizarrement déplacée : « Voici notre petite contribution »… J’ai ajouté : « On aurait voulu le faire avant… » et la maman de Nadia s’est mise à pleurer, très doucement, très fugacement, en murmurant : « Quand je pense que je ne la verrai plus jamais ! » Elle a caché ses yeux sous ses mains mais on voyait les larmes rouler sur ses joues.

Cynthia lui a timidement caressé le bras dans un geste d’affection et de réconfort embarrassé. Moi, j’étais en face d’elle et je ne pouvais rien faire. Heureusement car je suis nulle pour consoler les gens, je reste raide comme un bâton, gênée par l’autre et pour moi. Mais son chagrin a libéré le mien et nous étions deux à pleurer silencieusement au milieu du restaurant bruyant et coloré.

Elle a épongé ses larmes et s’est très vite reprise. Courageuse et digne. Comme l’était Nadia. Du caractère, de la détermination, un refus de s’apitoyer sur soi, un goût de la vie, aussi, certain. C’est clair que la fille ressemblait à la mère.

Nous nous sommes quittées sous une bruine fine qui pleurait sur nos vêtements pour nous trois. Elle est partie prendre son train, ses fleurs à la main, en nous souriant et en nous disant que Nadia nous voyait sûrement. Moi je n’y crois pas, mais au fond, j’aimerais bien.

Ah non mais alors là !!! Vous m’y reprendrez à essayer d’être de bonne volonté !!!

Il est 23H40, la Star Ac s’est terminée dans les larmes devant mon chiffon à poussière indifférent et mon aspirateur dédaigneux. Il est 23H40, l’heure du ménage et je suis en train de frotti-frotter mes meubles comme une malade. Ouais, parfois j’ai des envies bizarres à des heures bizarres : faire du jogging à 23H, passer l’aspi en pleine nuit, démonter et remonter entièrement mon clic-clac (sans notice) à 4H du mat’… Mais là, faut vous dire, les copains, y’a autre chose, une grande nouvelle : demain matin, on me livre mon lit, après un an de couchage à la spartiate sur une moitié de clic-clac (car flemme comme je suis, je ne l’ouvre jamais et je dors droite comme un i dedans !) Un Dunlopillo « Lovez-Moi », tout un programme. C’est dire si je suis excitée et si je prépare ma petite chambre vide – qui a entretemps accueilli mes amis, mon « coloc » Valentin, mes pauses « ordinateur » et mes pas de danse graciles – à recevoir cet ensemble sur lequel je fantasme déjà de me rouler voluptueusement. Parce que mine de rien, ma chambre, elle est bien gentille, mais elle est toute mal foutue, avec des coins et des recoins, un sol en pente (si si !) et surtout, un entassement de merdouilles qui s’accumulent et débordent de mon unique placard penderie.

Eh ouais, je suis comme ça, moi. Depuis un an, je paie un loyer de ouf pour un deux pièces en plein coeur de Paris, dont la deuxième pièce me sert de bureau-débarras-salle-de-gym (enfin, sur ce dernier point, pas si souvent que ça, c’est pour me vanter, ça se saurait si j’étais sportive…) Autant dire que j’aurais aussi bien fait de me terrer dans un 20m² à 600€ ! Mais on est luxe ou on ne l’est pas. Bref.

Donc me v’la, dépoussiérant, aspirant, pshittpshittant gaiement. Et puis je me dis, comme ça, en entassant des sacs remplis de fringues à donner : tiens, il serait temps que je fasse un vrai tri parmi tous les vêtements que je ne mets plus, d’autant plus que je viens légèrement de craquer durant ces dernières soldes… Hop là, ce soir, je bazarde tout ça, je ne garde que la substantifique moëlle de ma garde-robe et je fais au passage une petite pauvresse heureuse (rhoooohhh, je rigole.)

Donc je fais un tri généreux. J’ai plein de truc en bon état, peu voire très peu portés, trop petits, trop larges, trop djeun’s (quoique…), trop plus à mon goût… Des t-shirt Esprit à gogo, des vestes noires (un blazer, une saharienne) qui ont été détronées par d’autres vestes plus neuves, des pantalons larges streetwear, des sweats sport à capuche, et même deux paires de chaussures, dont une trop féminine pour moi (ah ah), bref plein de trucs qui ne me plaisent plus trop et /ou ne correspondent pas / plus à mon style (ou mon tour de taille.)

Il y a bien deux ou trois trucs sur lesquels j’hésite : ah tiens ? Et si je remaigrissais (ou regrossissais) et re-rentrais dans ce pantalon ? Et si mon blazer noir finissait par me manquer ? Et si un jour j’avais envie de porter cette jupe qui a toujours pris la poussière et les acariens, vu que je mets des jupes une fois tous les cinq ans, soit pour les mariages, soit pour les enterrements (éventuellement les jours de l’an… et encore !!!) Oh et puis merde, ne mégotons pas ! Ca plaira plus à quelqu’un d’autre et je ne vais pas perdre du temps et de l’énergie à vendre ça 5€ sur ebay. Adieu jupes, t-shirts, pantalons, allez vivre une autre vie ailleurs.

Au final, au bout d’une grosse demi-heure de dégraissage fringuesque, je me retrouve avec un peu plus de place chez moi et un immense sac Printemps plein à ras bord, le genre de sac qu’on vous donne quand vous achetez une couette ou une paire d’oreillers. Au moins 4 à 5 kilos de fringues.

Reste plus qu’à porter tout ça dans un conteneur. Mais où c’est-y qu’y a des conteneurs dans mon beau quartier ? Internet, mon ami, me donne la réponse : un peu partout autour de chez moi. La classe parisienne, quoi. Le plus proche étant à 10 minutes de mon domicile à pattes, soit 20 à 30 minutes aller retour pour moi, youpi, cool, je peux pas attendre, les plantes de pieds me démangent déjà, zou, je saute dans mes chaussures et hop, me voici dans la rue.

Mon sac est lourd mais mon coeur léger, en plus il fait doux, ça me fait une petite promenade jusqu’au conteneur. Ma destination s’appelle l' »Espace Propreté ». Déjà j’aurais dû me méfier. C’est quoi un espace propreté ?

Eh bien, les copains, c’est une sorte de petite zone entourée de hauts grillages dans laquelle se trouvent plein de poubelles de tri sélectif et… mon fameux conteneur. Dix minutes de marche à traîner mon sac énormissime, comme une clodo transportant sa vie ou une serial killer les membres découpés sanguinolants de sa dernière victime… pour arriver devant un grillage fermé. Sous le pont du métro. En plein coeur de la ville. ô joie. Alors là, je dis bravo. J’avais jamais vu ça. Ou alors je connais pas bien les pratiques humanitaires. C’est vrai qu’avant, c’est maman qui se chargeait d’amener mes fringues à la Croix-Rouge, Emmaüs ou je ne sais où encore, je m’en fous, l’important, c’est que ça dégage de ma chambre.

Je veux pas avoir l’air de critiquer les bonnes âmes chrétiennement charitables qui ont mis en place ce système-ô-combien-astucieux -pour-pas-qu’on-vole-ou-casse-le-conteneur, mais quand même ! Je reconnais bien volontiers aussi que tout le monde n’a pas forcément envie de donner ses vêtements à minuit, mais quand je vois les horaires d’ouverture proposés (genre 9H30 – 17H30), je me dis qu’il faut être retraitée ou chômeuse – pas trop dans le besoin alors – pour pouvoir donner ses trucs !!!! Trop pas cool !!!!

Ainsi, après avoir essayé désespérément pendant un quart d’heure – et devant des péquins un peu surpris – de faire passer mon sac bibendum entre le mur et le grillage, puis évalué la hauteur de la grille par rapport à ma taille, ma force et le poids de mon fardeau, enfin tenté par tous les moyens et interstices de le faire passer au moins de l’autre côté, dans la zone sécurisée de cet « espace propreté », j’avoue que j’ai lâché l’affaire. Et la perspective de remonter le boulevard avec mon sac à moitié mouillé et déchiré, ayant peut-être un peu traîné dans la pisse (parce que les gens pissent à côté de l’espace propreté, les cons !) ne m’enchantait pas du tout.

J’ai donc lâchement abandonné le sac là, non sans lui avoir souhaité bonne chance – et en espérant que mes vêtements trouveraient quand même quelqu’un à couvrir, quelqu’un qui en aurait besoin, et qu’ils ne finiraient pas explosés comme un vieux colis suspect d’Al Qaida dans le cadre du plan Vigipirate.

C’est con, mais je suis quand même triste pour mes fringues (pour la plupart désirées et aimés quand même.) Je voudrais pas qu’elles attrapent froid, toutes seules, comme ça, abandonnées sur un trottoir. Je suis vraiment trop sensible.

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