La nuit nous appartient

de James Gray

Il faut croire que le polar à la sauce tragédie (sheakespearienne, grecque) (voir le dernier Lumet 7H58 ce samedi-là efficace et réussi malgré quelques afféteries de réalisation) est au goût du jour. En même temps, le polar est par essence poisseux et spleeneux. Donc plutôt cinégénique, pour peu qu’on ait le sens de l’atmosphère atmosphère.

De James Gray, je n’avais rien vu auparavant, étant mystérieusement passée entre les mailles des pourtant célébrés Little Odessa et The Yards, mais je le savais réalisateur doué dans le genre.

Il est certain que la Nuit nous appartient est formellement un très beau film. La photo, superbe, sublime, installe une ambiance véritable, une tension presque palpable et quelques scènes impressionnantes de maîtrise marqueront les esprits : celle où Joaquin Phoenix cherche à coincer le trafiquant de drogue, la course poursuite en voiture sous une pluie battante dans des couleurs gris bleu du plus magnifiquement triste effet, la battue finale dans les roseaux… Le film jouit entre outre d’une bande originale des 80’s explosive et d’un casting affriolant à souhait : Joaquin Phoenix, Robert Duvall, Mark Walhberg et Eva Mendes, qui ne sert pas à grand chose mais est très décorative.

Mais, sur un sujet finalement assez convenu (l’affrontement de deux frères rivaux – sur fond de montée de la mafia russe – et la « rédemption » finale – très rapide – du « mauvais fils »), James Gray peine à dépasser le cliché et à faire naître l’émotion. Trop léché et trop mélo pour réellement toucher, trop classique pour totalement étonner, presque artificiel, la Nuit nous appartient n’est pas le chef d’oeuvre que j’espérais. Tout au plus un bon film (ou un excellent exercice de style par un réalisateur sans conteste doué), dont l’amertume et la tristesse finales ne masquent pas complètement le côté vaguement moralisateur.

13 comments / Add your comment below

  1. Mais Céline, tu es passée à côté du film: la morale n’est en rien moralisatrice; elle est même assez dérangeante (le « bon »fils était en fait le flambeur de la boîte de nuit: quand il se mêle malencontreusement d’aider la police, tout se dérègle et va de mal en pis, et il ne lui restera plus qu’à gagner piteusement les rangs d’une police ringarde pour un reste de vie assez minable: il n’y a qu’à voir l’expression finale de son visage… Prodigieux Joaquin Phoenix!)

    Aucun doute là-dessus: James Gray s’en est largement expliqué. Le regard qu’il porte sur la police est décapant et complètement ironique, ce qui est même assez culotté dans le cinéma américain actuel! 🙂

  2. …J’ajoute que le titre du film aurait dû te mettre sur la voie: peut-on croire réellement que pour James Gray, cette police ringarde -ah, la cruelle scène de fête/apéro, juste en contrepoint des vues flambantes de la boîte de nuit!- est « maîtresse de la nuit »? (le slogan de l’époque de la police new-yorkaise )

  3. Ironie ?
    Désolée, je n’ai pas vu une once d’ironie dans ce film, peut-être est-ce ce classicisme formel qui m’a induite en erreur ? La forme était-elle déjà une caricature, alors ?

    J’ai trouvé le film très platement « mélo », sans second degré… La ringardise de la fête de la police ? Mais la boîte de nuit dans laquelle évolue Joaquin Phoenix est tout aussi ringarde (en plus « bling bling », certes !), tout comme son personnage naïf et sa copine, vulgaire !

    En voyant le film, je n’ai pas une seule fois eu l’impression que la police était « ringarde »… Pauvre et mal organisée, certes, mais avec des valeurs, alors que de l’autre côté tout n’est que fric, frime et flambe…

    « C’est en lisant le New York Times qu’est né le désir de James Gray de réaliser un film focalisant son attention sur la police de New-York. « La une du journal montrait la photo des funérailles d’un policier tué dans l’exercice de ses fonctions. On y voyait des hommes s’étreindre, en larmes, effondrés par la mort de leur collègue. Il se dégageait une émotion intense de ce cliché. J’ai su alors que je voulais faire un film abordant les choses sous cet angle, celui des émotions. Je désirais y retrouver ce que j’éprouvais en regardant cette photo « . James Gray ajoute également  » Si Vous faites partie de la police de New-York, le simple fait de survivre au jour le jour fait déjà de vous un héros «  » (…)  » Je voulais faire quelque chose de captivant, mais aussi d’explosif, de dramatique, avec beaucoup d’action ».
    (Extrait du dossier de presse)

    Alors, ironie décapante ou morale moralisatrice ?

  4. PS : je suis cependant d’accord sur le fait que Joaquin Phoenix est un excellent acteur.
    Mais je pense que James Gray a voulu avant tout faire un polar mélodramatique, tragique dans ce que le dénouement a de dérisoire (mais pas forcément « ironique » ni « décapant ») : le sacrifice de la femme aimée pour intégrer « l’ordre ».
    Et quand bien même on sent effectivement une certaine amertume, on ne m’empêchera pas de penser que tout cela a un fond vaguement réac » !!! (Vengeance, sacrifice, travail, famille…)
    Au fond, on a bien compris la même chose de l’histoire, reste à savoir quelles étaient les intentions de l’auteur : il ne me semble pas qu’il ait voulu « se moquer » ou même « critiquer » cette police parfois impuissante mais simplement faire pleurer dans les chaumières !

  5. J’ai ENTENDU moi-même James Gray à la radio expliquer qu’il avait voulu faire un film « à rebours » des valeurs attendues: son personnage, en voulant intégrer l' »ordre », provoque en fait un désordre et des catastrophes en chaîne dans sa vie et celle des autres.

    Lorsque l’interviewer lui a demandé s’il ne craignait pas que les gens prennent le film au 1er degré et y voient une apologie de la police, il a répondu qu’il avait prévu au départ qss scènes plus ironiques, mais qu’il les avait coupées au montage, car il lui semblait que son propos était clair, notamment dans la scène finale où Joaquin Phénix exprime toute sa souffrance devant la vie qui l’attend.

    Evidemment, son ironie n’est pas dirigée CONTRE la police: ce n’est pas un film de dénonciation façon « Serpico »! Peut-être même en effet a-t-il une certaine admiration pour la probité et le courage desgens qui la composent? Mais ici, elle joue seulement le rôle du destin, destin médiocre choisi à un moment donné par le héros par erreur. Et il insistait bien là-dessus!

  6. Extrait d’un interview de James Gray: http://www.dvdrama.com/news2.php?id=23442&page=3

    Question: Etes-vous conscient des ambiguïtés soulevées par le film qui pourtant fonctionne de manière très classique et peut amener à des contresens fâcheux (NDR. Beaucoup de critiques ont considéré que le personnage de Phoenix trouvait la rédemption en passant de bad guy à bon flic «Sarkoziste»)?

    JG: Je crois comprendre ce que vous sous-entendez. Excusez-moi de paraître sur la défensive mais un spectateur qui pense que le personnage incarné par Joaquin Phoenix passe de mauvais garçon à bon fils à papa n’a pas compris le film. Pas du tout. Une fois que vous avez réalisé un film, je conçois le fait que vous le donnez au spectateur et qu’il ne vous appartienne plus (il hausse la voix, assez énervé). J’accepte les différents niveaux de lecture mais je refuse qu’on pense que ce personnage trouve dans la morale une forme de rédemption. Il devient officier de police mais cela ne signifie pas qu’il est devenu un bon garçon ou qu’il n’est plus un mauvais garçon. A la fin du film, il a l’impression de voir sa copine et ce n’est pas elle. Il est totalement dévasté et son âme est au plus bas. Je refuse que l’on puisse penser qu’il a trouvé une quelconque paix intérieure. Ce n’est pas ce que je montre. La nuit nous appartient est une tragédie. C’est triste. Et comme dans toutes les tragédies, ça se termine extrêmement mal. Point.

  7. J’avais trouvé déjà « The Yards » assez lourd, donc j’ai zappé celui-ci… Mais il faut dire que c’est labellisé « tragédie antique » et que ça a souvent tendance à me faire fuir :p

  8. Merci de me prendre pour une abrutie ^-^’, j’ai bien compris que James Gray avait justement voulu éviter subtilement (hum) le côté très manichéen bon fils / mauvais fils, perdition / rédemption et happy end de rigueur… Ce que j’ai voulu dire, c’est que c’est loupé et qu’on voit toutes les grosses ficelles !!
    Quand j’utilise le terme « rédemption » et « mauvais fils », je le fais avec précaution et entre guillemets car il est évident que le personnage incarné par Joaquin Phoenix n’est pas si mauvais que ça, juste aveuglé par les paillettes (et sa vulgaire compagne) (la scène d’ouverture est osée mais un peu grotesque.)
    D’ailleurs, il choisit très vite son « camp » dès lors qu’il comprend que sa propre famille est directement menacée : à vrai dire, il n’y pas de réel affrontement entre les deux frères, c’est effectivement presque un contresens de présenter ainsi le synopsis (à croire que Gray veut lui-même caricaturer son film !)
    De même, j’ai bien relevé la cruauté de la scène finale : relis-moi, je parle d’amertume et tristesse (le frère qui dit « I love you », remplace la bombe portoricaine, quelle compensation !)

    N’empêche que tout cela reste ambigu car au final, l’intrigue est mal fagotée : invraisemblances scénaristiques (l’évasion du trafiquant russe tellement facile malgré sa dangerosité ; le fait que personne autour de Joaquin Phoenix n’ait cherché à savoir d’où il venait – alors qu’il est le fils d’une « figure locale », bravo la mafia, belle confiance !), clichés grossiers (Joaquin Phoenix qui finit premier du concours de police ; le frère qui se retire à la fin pour laisser sa place au cadet), absence de psychologie (les personnages semblent des concepts et en dehors de Joaquin Phoenix – et encore ! -, aucun n’a d’épaisseur) et manque de suspense (la mort du père est prévisible au dixième du film) gênent aux entournures.
    Plus dommageable : rien dans cette histoire ne semble découler d’une stricte nécessité (idée de « fatalité ») et surtout pas la fin, qui résulte d’un choix (stupide, certes). La fin ne m’a nullement émue, je n’ai vu aucune implacabilité du destin dans cette histoire. Pour moi, Joaquin Phoenix reste un personnage libre, il ne sera pas plus protégé dans la police que dans le civil, au contraire. Rien ne l’oblige à entrer dans la police, si ce n’est suivre ce qui est, au fond, la voie « juste », quitte à vivre une vie de merde. A croire qu’il s’inflige une sorte de punition : après avoir péché, il faut payer. Expier.
    A la fin, il choisit bel et bien la police (l’ordre) et la famille, au détriment de la femme qu’il aime. Mais en soi, je ne vois pas en quoi le poids de la famille joue vraiment, ça ne tient pas la route.
    Avec une fin un poilichon similaire, « Les promesses de l’ombre » de Cronenberg (parallèle grossier : renoncement à une vie heureuse pour un destin ardu) est bien moins chichiteux et plus discrètement – et donc efficacement – tragique et mélancolique !
    C’est en cela que je vois un moralisme latent dans ce film qui fait désespérément tout pour y échapper. On voit bien que Gray a voulu faire un film élégant, hyper subtil et tout et tout, mais trop de maniérisme (utilisation cucul du ralenti à un moment) finit par lasser et ne cache pas les faiblesses de son scénario. Question tragédie on a fait mieux (ne serait-ce que le dernier Lumet, plus modeste et plus « tragédie » car tout échappe inexorablement au contrôle des deux frères…)
    Pour moi, c’est typiquement un faux bon film, un peu putassier – disons douteux, pour ne pas être trop méchante – même, qui se défend de faire ce qu’il fait… Un film esthétiquement séduisant mais qui enveloppe de sa virtuosité sa mollesse générale. J’ai vu « La nuit nous appartient » sans déplaisir, mais sans une once d’émotion du début à la fin, tellement c’est grossièrement sentimental. La sècheresse brute de Cronenberg me plaît beaucoup plus.
    Pour moi, très surestimé !

    Heuh, pourquoi parler de « Brice de Nice » à Ishmael qui est un cinéphile invétéré ?? :-

  9. Hou, Nemito, quelle véhémence! …Tranquilos, donc, car je suis en grande partie d’accord avec toi: ce film dont je pense du bien, sans plus -tout de même, il y a qqs belles scènes, notamment la poursuite fantomatique sous la pluie…- est largement surévalué (as-tu entendu le Masque dithyrambique hier soir?) et sur un thème voisin, moi aussi, j’ai préfèré largement le Cronenberg.

    Mais tu es tout de même sévère: certes, la psychologie des personnages est sommaire et l’intrigue invraisemblable, mais n’est-ce pas, justement , le propre des tragédies grecques mythiques d’Eschyle and co? C’est que là, on ne vise pas au réalisme, il ne s’agit pas de personnes, mais de personnages, d’archétypes en quelque sorte, et le deus ex- machina est toujours assez pataud…

    Quant à Ishmael, dont j’avais déjà apprécié la qualité de cinéphile grâce au lien sur ton blog , je voulais juste lui faire un clin d’oeil de connivence, en opposant la légèreté vide de Brice de Nice, (que d’ailleurs je n’ai pas vu) aux grands thèmes graves (voire lourdingues;-)) brassés par James Gray. Sans importance, donc: embrassons-nous , Folleville!

  10. LOL, sorry sorry, j’avoue avoir lu ton mail samedi et avoir ruminé ma réponse tout le week-end, ne pouvant la rédiger correctement en raison de la présence d’Hermine ! Donc je me suis légèrement emportée 😛
    Un point pour toi pour les personnages de tragédie qui sont des archétypes – propres à créer cette fameuse catharsis !
    Mais quant à inspirer terreur et pitié, on n’en est loin dans le film de James Gray et Dieu sait pourtant que je suis facilement touchée au cinéma ^___^
    Ce qui m’a agacée, sans doute, c’est cette unanimité dans l’éloge alors que je ne suis pas persuadée qu’il s’agisse d’un chef d’oeuvre. Peut-être que si j’y avais été vierge de toute critique préalable, j’aurais trouvé « La nuit nous appartient » juste « pas mal ».

    Heuh, désolée pour les lecteurs de ces coms qui auraient éventuellement voulu voir le film et dont on raconte un peu toute l’histoire ! 🙂

    Vive les « débats Télérama » (comme dit Hermine en se moquant de toi et moi) (sic)

  11. j’ai pas tout lu des commentaires mais pour revenir à l’article de base, je voulais juste signaler qu’eva mendes à en fait un rôle clé, qu’elle tient très bien d’ailleurs
    elle résume tout du personnage de joaquim phoenix, la beauté, la jeunesse, la fête, et puis aussi la famille et la loyauté et tout le blabla
    putain qu’est ce c’est chiant de décortiquer les films

  12. je crois qu’il faudra aussi faire un débat sur la vulgarité
    le personnage d’eva mendes n’est pas plus vulgaire que les autres, en fait je ne la trouve vulgaire qu’au sens commun, ça n’est pas une aristocrate, elle fait prolo, une jolie fille de prolos, à la sauce night club des années 80, quoi

Laisser un commentaire