Cyrano de Bergerac (Comédie Française)

Le plus célèbre Cadet de Gascogne, le Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand, faisait son retour au théâtre cette année. Jacques Weber retrouvait son personnage de prédilection à la Gaité-Montparnasse et Denis Podalydès le mettait en scène à la Comédie Française. Impossible, pour la fan de Cyrano que je suis, de passer à côté de l’un des deux. Après avoir bataillé pour obtenir des places (preuve que la pièce de Rostand n’est pas si méprisée que ça !), Cuauh, Matt et moi avons pu assister à la version de Podalydès vendredi dernier.

Cyrano et moi, c’est une histoire d’amour qui a commencé lorsque j’avais dix-onze ans. Découverte émerveillée dans un Je Bouquine, sous forme d’extrait en BD. Immédiatement, je demandai à ma mère de m’acheter le livre, mille et une fois lu depuis. Quelques mois plus tard, le film de Rappeneau sortait, porté par un Depardieu immense qui trouvait dans ce perdant magnifique un rôle à la démesure de son talent. Quelques coupes, inversions et remaniements avaient été faits dans le texte. Vincent Perez et Anne Brochet étaient un peu fades. Qu’importe ? Le film débordait de vie, d’amour et de panache et Depardieu, tour à tour truculent ou bouleversant, emportait tout sur son passage. Mon Cyrano restait donc associé depuis 1990 à l’image et la voix de Depardieu, inoubliable. Et ce n’est pas la composition de Michel Vuillermoz, au demeurant très respectable, qui me le fera oublier.

J’avoue avoir été un peu déçue, même si je m’y attendais. Ou du moins, peu enthousiasmée par certains partis-pris de mise en scène de Denis Podalydès :

  • la diction approximative et très rapide de certains vers : la tirade du nez, expédiée à vitesse grand V, malgré une occupation de l’espace vraiment inventive, et donc difficilement audible de la galerie où nous nous trouvions,
  • l’intellectualisation de la pièce qui ne fonctionnait pas toujours : le dispositif un peu compliqué et longuet de mise en abyme théâtrale au début de la pièce, la scène du balcon où Roxane, devenant soudain une espèce d’illusion amoureuse se met à flotter kitschement dans les airs,
  • l’utilisation intempestive d’une bande son musicale envahissante : « le Boléro » de Ravel, à la fin du siège d’Arras !,
  • l’interprétation de Roxane par Françoise Gillard, qui la rend froide, presque insensible,
  • les costumes de Christian Lacroix mélangeant plusieurs époques (argh, mais pourquoi ne pas se contenter de costumes d’époque !?),
  • le nez outrancièrement grotesque de Cyrano (et sa petite queue de cheval horrible) qui semblait parfois l’empêcher de respirer…
  • et enfin, le jeu de Michel Vuillermoz, souvent très en force et en cris tonitruants : Cyrano qui se meurt trouve encore la force de faire trois tours de scène en courant et tempêtant, avant de s’écrouler… Du coup, l’émotion des derniers vers part un peu en fumée…

Malgré ces réserves, je ne peux quand même pas dire que j’ai passé un mauvais moment. D’une part, la mise en scène était visiblement soignée (et monter Cyrano est sans conteste un travail monstrueux) : les décors conçus par le bel Eric Ruff (qui jouait également – et plutôt bien – Christian) étaient superbes et ingénieux et l’on sentait une certaine énergie et un enthousiasme collectif se dégager de certains passages. D’autre part, le texte est tellement sensationnel, et pas seulement dans les tirades les plus fameuses, qu’on ne peut qu’éprouver des frissons en l’entendant.

Je regrette simplement qu’une fois de plus, la vision d’un metteur en scène supplante un peu un texte qui se suffit à lui-même. Pourquoi faire si compliqué quand on peut faire simple ? Pourquoi vouloir mélanger absolument les époques, incorporer de la vidéo, de la musique… Le caractère complexe de Cyrano et l’histoire, tragique, suffisent en eux-même à captiver et émouvoir. Il y eut du panache, parfois, c’est vrai. Mais l’émotion manquait un peu ce soir-là.

CYRANO :

« Regarde-moi, mon cher, et dis quelle espérance
Pourrait bien me laisser cette protubérance !
Oh ! je ne me fais pas d’illusion ! – Parbleu,
Oui, quelquefois, je m’attendris, dans le soir bleu ;
J’entre en quelque jardin où l’heure se parfume ;
Avec mon pauve grand diable de nez je hume
L’avril ; je suis des yeux, sous un rayon d’argent,
Au bras d’un cavalier, quelque femme, en songeant
Que pour marcher, à petits pas dans de la lune,
Aussi moi j’aimerais au bras en avoir une,
Je m’exalte, j’oublie… et j’aperçois soudain
L’ombre de mon profil sur le mur du jardin ! »

Cyrano de Bergerac, Edmond Rostand, Acte I, scène 5

  • Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand, mise en scène : Denis Podalydès
  • Vu le vendredi 21 juillet 2006 à la Comédie Française (Paris)

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