Backstage

d’Emmanuelle Bercot

Surtout, ne pas manquer le début du film. Dès les premières images, tout est là, dans une atmosphère mystique et inquiétante, presque malsaine : l’étrange et fascinante idolâtrie hystérique d’adolescents au concert d’une star. Les applaudissements, les hurlements, la scansion du nom de l’idole jusqu’au cri du coeur final, lorsqu’enfin, Elle apparaît. L’idole, c’est Lauren, chanteuse pop mystérieuse et distante qui n’est pas sans évoquer Mylène Farmer. Lorsqu’elle surgit enfin sur scène, la caméra balaie au plus près les visages du public en transe, déformés par l’émotion, bouffés par les larmes, les corps écrasés les uns contre les autres, les bras tendus vers l’inaccessible et le rêve. Images troublantes, impressionnantes de communion collective (« Je prie pour nous (…) Je prie pour que Vénus se dévoue / Amen » reprend en choeur le public fervent.)

Plus tard dans le temps, mais immédiatement après dans le film, des petites maisonnettes modestes dans un coin visiblement modeste aussi : Lucie, adolescente ingrate, rentre chez elle avec son amie qui – elle ne le sait pas encore – est la complice d’une suprise organisée par sa mère : une rencontre entre Lucie et son idole, Lauren, filmée pour une émission de télé-réalité (toute ressemblance avec une émission déjà existante…) Le début du conte de fée ? Du cauchemar plutôt.

Devant une Lucie éberluée, effarée, les caméras envahissent son salon tel un commando guerrier. Elle a à peine le temps de comprendre, les spots braqués sur son visage de petit chat écorché, qu’une voix s’élève dans son salon. Et, du fond du jardin, telle une apparition divine, Lauren, vêtue de blanc, s’avance vers elle en chantant. Violence de l’intrusion, violence des émotions contenues dans cet être fragile qu’est Lucie (excellente Isild Le Besco) : Emmanuelle Bercot profite de cette scène magnifique, pleine d’énergie et de tension, pour égratigner ce genre d’émissions, véritables viols de l’intimité. Lucie, incapable de se reprendre, se réfugie dans sa chambre, refusant la confrontation devant les caméras. Mais le rêve ne s’est pas brisé ; il s’est transformé en illusion. Lauren a dit à Lucie qu’elle la reverrait. Et Lucie y croit. Et fera tout pour la rejoindre dans son monde et en faire partie.

Backstage, contrairement à ce que son titre pourrait laisser supposer, n’est pas un film de paillettes et de strass, mais un diamant sombre, brut. Âpre et dérangeant, il est plein de souffrance, de solitude, de folie. On est loin de le Rôle de sa vie (gentil film de François Favrat avec Agnès Jaoui et Karin Viard) développant déjà ce thème de l’admiration / dépendance entre deux êtres esseulés. Ici, il y a des larmes, du sang, du sexe, des coups… On s’aime autant qu’on se détruit. Lucie, en approchant son idole, en devient son clone tout en rêvant de se fondre en elle (la scène de sexe entre Lucie et l’ex-amant de Lauren est révélatrice.) Entre ces deux êtres se noue une relation d’attirance / répulsion, d’amour / haine, de soulagement / douleur.

Isild Le Besco prête ses traits défaits et pâlichons à cette jeune fille dont la vie prend un sens – croit-elle – lorsqu’elle approche Lauren. Peu à peu, elle s’enfonce dans son délire monomaniaque, sa passion absolue et irrationnelle (« je t’aime plus que ma vie ») jusqu’à en devenir psychopathe. La scène dans la salle de bain, lorsqu’elle répète, butée et têtue, à Lauren dans son bain : « Chante. Chante. Vas-y chante, s’t’plaît. Allez, chante » sème déjà une angoisse diffuse. Mais elle n’est pas la seule à être paumée.

Lauren, star capricieuse, immature, auto-destructrice et tyranique (son assistante Juliette endure toutes ses humilitations) est une femme plus effrayée qu’autre chose par son propre succès (« Qu’est-ce que vous me voulez ? Vous voulez me poser des questions ? Mais vous savez déjà tout ! Vous en savez même plus que moi ! »), fatiguée par les fans acharnés qui crient son nom nuit et jour sous la fenêtre de son hôtel. Incapable de se remettre de sa rupture avec son amant, ayant sacrifié son bonheur au succès, elle carbure aux cachetons et avance dans la vie en somnambule, se rattachant à la première épave qui passe : Lucie, proie facile en apparence. Mais celle qui dévore l’autre n’est pas forcément celle que l’on croit.

Les deux actrices principales sont formidables de justesse, touchantes sans être réellement attachantes. On est d’abord dérouté par le choix d’Emmanuelle Seigner qui sait finalement s’imposer en douceur, grâce à son regard clair et trouble à la fois, dont on ne sait pas trop ce qu’il cherche ou voit chez les autres. Isild Le Besco, quant à elle, saisit son rôle à bras le corps, petite sagouine pataude, crottée, mue simplement par la force de sa passion. Les seconds rôles ne sont pas en reste : hormis Samuel Benchetrit, beau comme une gravure de mode et charismatique comme un mérou (donc peu crédible dans le rôle de l’amant qui hante Lauren), Valéry Zeitoun s’avère plutôt convaincant et Noémie Lvosky est tout simplement épatante, émouvante et humaine, en assistante dépassée par les événements, grillant clopes sur clopes.

La réalisation, proche des corps, n’embellit pas les acteurs. Lucie et Lauren sont deux papillons hagards, teint maladif, corps maladroits, se cognants l’une à l’autre. La caméra, fébrile, épouse les émotions, à fleur de peau.

Film charnel plus que psychologique, Backstage, malgré quelques longueurs (toute la scène dans le studio d’enregistrement) dépasse les clichés qu’induisait un tel sujet et réussit son pari : montrer le côté obscur de la relation idole / fan. Mais aussi un certain malaise adolescent, les pulsions érotiques morbides de cet âge, ce besoin parfois désespéré d’avoir un modèle idéalisé (Lauren est un être pur aux yeux de Lucie), d’imaginer qu’un autre être, plus beau, vous comprend (« Ces paroles, c’est comme si elle les avait écrites pour moi »)… Un film bouleversant et passionnant, à l’heure où la starification médiatique nous envahit.

Bizarrement, bien que les quelques films de Cronenberg que j’ai vus jusqu’à présent (de Chromosome 3 à Spider en passant par Dead Zone ou encore eXistenZ) m’aient toujours passionnée, aucun jusque-là ne m’avait touchée ou émue, contrairement à certaines œuvres d’un autre David, considéré dans une certaine mesure comme son rival : Lynch (Elephant Man et Mulholland Drive figurant au panthéon de mes films préférés.)

Pourtant, au fil du temps, force est de constater que Lynch se cantonne à faire du Lynch (Elephant Man et The straight Story – moins expérimentaux – mis à part) tandis que Cronenberg, sans délaisser ses thèmes de prédilection, prend plus de risques. Aujourd’hui, ce dernier nous a peut-être offert son plus beau film : A History of violence, injustement oublié au dernier Festival de Cannes, mais cependant magistral. J’en écrirai une petite critique plus tard, lorsque mes idées se seront mises en place. Mais ce soir, après l’avoir vu, je suis époustouflée.

Tout d’abord, par ce qui crève l’écran : les acteurs. En particulier Viggo-la-chips-Mortensen, dont je me suis assez moquée pour sa prestation dans l’ennuyeux Seigneur des anneaux où il campait avec virilité un Aragorn à l’oeil bleu impétueux et au cheveu noir gras… Ici, il incarne avec une ambiguité parfaite un mari et père de famille modèle confronté à un passé plus que trouble… Son visage doux et innocent sait, au détour d’une scène particulièrement sanglante, laisser passer un éclair inquiétant. Il est entouré d’un casting quatre étoiles : la belle Maria Bello, dans le rôle de l’épouse aimante trahie, Ed Harris, glaçant, William Hurt, très drôle… Ensuite, la mise en scène est fabuleuse, belle, sobre et percutante : cadrages soignés (le plan sur le fusil), scènes de violence (physique, sexuelle) fulgurantes. L’introduction du film, d’une dureté flegmatique, nous donne d’ailleurs directement le ton du film. Nous serons confrontés à la violence, mais une violence dérangeante – parce qu’intrinsèque. Je ne vous en dis pas plus pour le moment. Juste que, malgré quelques facilités scénaristiques, c’est un film magistral, qui soulève plus de questions qu’il n’en résout.

Un autre petit bonheur cinématographique récent : Wallace & Gromit et le Lapin Garou, estampillé « premier film d’horreur végétarien » par son créateur Nick Park. Comme d’habitude dans les Wallace & Gromit, la qualité est au rendez-vous : montage parfait, scènes d’action plus vraies et enlevées que nature, personnages hauts en couleurs, british humor and nonsense… Mais voilà, il manque un tout petit quelque chose qui fait qu’on serait aussi émerveillé que devant The wrong Trousers (le meilleur, à mon avis, car sans aucune longueur) ou même Chicken run. Peut-être parce qu’on commence à connaître les morceaux de bravoure dont sont capables les studios Aardman – les folles courses-poursuites et les inventions génialement stupides de ce cher Wallace… Ou bien parce que, malgré les petits lapinous super choux, les autres personnages sont très laids (notamment les deux personnages secondaires, véritablement hideux… et puis ça fait bizarre de savoir que Wallace et Gromit habitent dans un village peuplé d’autres personnages dont on n’a jamais entendu parler auparavant.) En tout cas, j’ai trouvé qu’en passant du moyen au long métrage, Nick Park avait oublié de semer un peu de poésie dans son film. Mais bon, c’est un micro-reproche au vu du plaisir que m’a procuré ce film d’animation somme toute épatant, bourré de fantaisie (ce qui n’est déjà pas mal.)

Sur ce, une fois n’est pas coutume, je vais me coucher avant 3H du matin, pour finir ma journée sympathique (coucou à Cuauhtli et Nego – et ses copines – avec qui j’ai déambulé à la Butte aux Cailles sous un beau soleil glacial) avec Boileau et Narcejac (Les Magiciennes, toujours un peu décevant, après l’excellentissime Les Louves jamais égalé…)

Bonne nuitée à tous !

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