Le Parfum de la dame en noir

de Bruno Podalydès

La voici enfin la suite tant attendue du Mystère de la chambre jaune ! Tous ceux qui avaient goûté avec délice à l’ambiance espiègle et l’humour inventif de la première aventure de Rouletabille ne pourront qu’adorer ces retrouvailles. A moins d’être totalement hermétique à l’univers déjanté créé par Bruno Podalydès, même ceux qui n’avaient pas été convaincus par le premier opus risquent d’être agréablement surpris par sa suite, tant le Parfum de la dame en noir surpasse dans tous les domaines son prédécesseur. Il s’agit peut-être du meilleur Podalydès à ce jour.

Mais commençons par le commencement.

Quelques temps après avoir démasqué l’homme qui terrorisait Mathilde Stangerson, Rouletabille, toujours secondé de son fidèle Sainclair, assiste au mariage de cette dernière avec Robert Darzac. Prévenus qu’un danger menace la mariée, ils se rendent en toute hâte au Château d’Hercule, où Arthur (le médecin entraperçu dans le Mystère de la chambre jaune) et Edith Rance ont invité les nouveaux époux et leurs domestiques. La défense s’organise autour de la belle Mathilde auprès de qui semble rôder l’inquiétant fantôme de Ballmeyer…

S’attelant au roman complètement invraisemblable de Gaston Leroux, Bruno Podalydès s’en donne à cœur joie et décide, intelligemment, de s’intéresser plus à ses personnages et à l’ambiance générale qu’à l’intrigue, trop farfelue pour satisfaire réellement les amateurs d’énigmes policières. Bien joué !

Tourné dans la magnifique île de Port Cros baignée de soleil, avec un casting aussi follement débridé que génialement talentueux, le Parfum de la dame en noir est un film solaire, gai, enlevé, qui arrachera plus d’un fou rire aux amateurs d’humour échevelé et un brin bordélique. Car bien que la mise en scène soit apparemment réglée comme du papier à musique, l’histoire part dans tous les sens, s’autorisant des digressions comme dans Tintin, auquel le réalisateur rend un hommage plus qu’appuyé. Comme dans Dieu seul me voit, où Bruno Podalydès s’amusait à récréer le restaurant syldave du Sceptre d’Ottokar, les clins d’oeil à Hergé s’enchaînent : la très belle ouverture au music hall et le masque tête de vache évoquant les 7 Boules de cristal ; le portrait hilarant du Duc de Gromor, pastiche du portrait de François de Haddoque ; la tentative d’arrachage de barbe de Darzac qui rappelle celle du Sceptre d’Ottokar

Dans cette veine bédé-esque revendiquée, l’humour, omniprésent, redonde avec bonheur (la déclinaison rigolote du « il est bien gentil mais il a pas inventé le robinet »), les dialogues fusent avec vivacité, les trouvailles visuelles se succèdent sans temps mort (la scène des périscopes ; le mécanisme, lors de la scène du tas de bois, qui fait écho à ceux du Mystère de la chambre jaune ; la façon de courir de Rouletabille et Sainclair, etc. etc.) et plusieurs scènes insolites, parfois effrayantes, qui soufflent habilement un chaud et un froid, remettent régulièrement l’enjeu de l’histoire au premier plan. On applaudira donc particulièrement le montage, à la fois serré et délié, du film : car bien que l’intrigue prenne son temps, on sent la mécanique bien huilée fort maîtrisée derrière.

Le principal atout du film réside indubitablement en sa distribution, irréprochable : on retrouve les mêmes personnages que dans le Mystère de la chambre jaune (moins le juge incarné par Claude Rich qui passe furtivement en clin d’œil  avec deux nouveaux venus, Zabou Breitman et Vincent Elbaz, aussi à l’aise dans cet univers loufoque que leurs petits compagnons. Délicieusement azimuté chacun dans son genre, tous les personnages secondaires prennent une nouvelle épaisseur, réléguant quelque peu Rouletabille, le seul à s’accrocher au « bon bout de sa raison », à l’arrière-plan. Préoccupé par ses problèmes personnels, le personnage paraît presque antipathique et agressif. A ses côtés virevoltent gaiement Zabou Breitman impayable, déchaînée, fofolle superficielle à la limite de l’hystérie, Bruno Podalydès, Julos Beaucarne et Michael Londasle dont les personnages un poil à côté de la plaque sont fort amusants, Isabelle Candelier, réjouissante en nymphomane illuminée, Vincent Elbaz, prince complètement siphonné, Olivier Gourmet, impressionnant d’étrangeté, Sabine Azéma, évanescente et mystérieuse, Pierre Arditi muet mais inquiétant, et Jean-Noël Brouté, celui qui, sans conteste, vole la vedette à tous. Dans son rôle d’ami fidèle irrémédiablement naïf et maladroit, tendre et sentimental, il se révèle un très grand acteur comique, lunaire et attendrissant, chaplinesque. Son jeu précis répond parfaitement à celui de Zabou Breitman et tous deux forment peut-être le couple le plus improbable et attachant de cette rentrée. Tous les acteurs (jusqu’au mérou à lunettes) semblent prendre un tel plaisir à jouer qu’on ne peut que se laisser entraîner dans leur euphorique folie.

Mais le Parfum de la dame en noir n’est pas seulement un film drôle : c’est aussi un film réalisé avec une virtuosité évidente. La photographie, comme dans le Mystère de la chambre jaune, est magnifique (beauté des couleurs, des lumières, des nuits américaines…) Certaines scènes sont à couper le souffle comme le pèlerinage au collège, fluide, harmonieux : Rouletabille et Sainclair pénètrent dans l’école, la caméra continue dans le couloir, longe un groupe d’élèves, se pose un instant sur Rouletabille enfant qui fait un tour de magie à ses camarades et est emmené au parloir, puis revient en arrière alors que les élèves ont disparu pour se reposer sur Rouletabille adulte. Autre belle idée : les ombres chinoises dans le parloir où Rouletabille adulte entre et se retrouve enfant, face à la Dame en noir… Superbe ! Il souffle ainsi une brise poétique, parfois mélancolique (l’évocateur « Sometimes I feel like a motherless child » que fredonne Arthur Rance dans une nuit d’un bleu nostalgique) sur l’ensemble. Rigoureux, maîtrisé, d’un certain classicisme formel, le Parfum est donc aussi un vrai plaisir visuel. Reste à saluer, pour terminer cet éloge enthousiaste, la beauté des costumes et de la musique de Philippe Sarde, particulièrement pertinente pour la scène d’introduction au music hall.

En bref, le Parfum de la dame en noir me semble en tous points réussi et il plaira sans conteste aux spectateurs férus d’ambiance décalée (comme dans le récent mon petit Doigt m’a dit de Pascal Thomas). Plus qu’un film simplement comique il mêle habilement fantaisie, poésie, mystère et nostalgie. Bien sûr, avoir vu le Mystère de la chambre jaune est un plus pour apprécier pleinement tous les petits détails et clins d’œil qui y font référence et entrer de plein pied dans ce monde original. Mais si vous vous laissez emporter, simplement, totalement, comme devant un film populaire d’antan, comme dans un feuilleton littéraire joyeusement romanesque, vous en sortirez ravi, émerveillé tel les enfants que devaient être les frères Podalydès devant les soirées fantastiques de Robert Houdin, auquel ce film charmant et hors modes, « 100 % bio-analogique » (tous les trucages sont faits maison), est dédié.

Plus qu’un plaisir : un enchantement.

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