La Mauvaise Éducation – Pedro Almodóvar

Le générique d’introduction, collage très graphique d’images pieuses et de graffitis lubriques dans des tons dominants de rouge et noir, annonce la couleur du nouveau film d’Almodóvar : La Mauvaise Éducation, à l’image de cette ouverture, est un assemblage virtuose de plusieurs récits imbriqués les uns dans les autres, sur fond de rouge (rouge sang, rouge passion, rouge de l’Eglise) et noir (noir de l’habit des prêtres, noirceur de l’intrigue.)

Dans une construction gigogne très maîtrisée, entre passé et présent, fiction et réalité, Almodóvar raconte, sur trois décennies, le destin de trois hommes. Au début des années 80, Enrique, réalisateur de films, reçoit la visite d’un jeune homme qui prétend être son ancien ami d’école – et premier amour : Ignacio. Seize ans auparavant, les deux enfants s’étaient rencontrés sur les bancs d’une école religieuse et avaient été séparés par la jalousie du Père Manolo, prêtre pédophile, amoureux fou du jeune Ignacio. Ce dernier, devenu acteur, présente à Enrique une nouvelle, inspirée de leur enfance, qu’il souhaiterait voir portée à l’écran et dans lequel il espère jouer le rôle principal. Peu à peu, Enrique commence à douter : cet Ignacio est-il vraiment l’Ignacio de son enfance ?

Après nous avoir éblouis avec Tout sur ma mère et bouleversés (et/ou dérangés) avec Parle avec elle, Pedro Almodóvar nous déroute avec un film d’une violence, tant physique que sychologique, très sombre.

La réalisation, soutenue par la musique (toujours) sublime de Alberto Iglesias, est d’une remarquable beauté et certaines scènes restent gravées dans les mémoires : une journée ensoleillée à la campagne ; des enfants jouent dans l’eau tandis qu’à l’écart, un prêtre au bord des larmes, accompagne à la guitare un tout jeune garçon à la voix d’ange. Plan sur le paysage, d’un calme paisible ; la voix continue à chanter, de ce timbre pur et clair, mais la guitare s’est arrêtée. Et le prêtre et l’enfant ont disparu de l’écran.

La partie fictionnelle (hélas trop courte) relatant la vie à l’école, les premiers émois amoureux et la terreur du désir de l’adulte, est la plus réussie : la pédophilie y est montrée avec pudeur (la cène où Ignacio ôte les vêtements de cérémonies du Père Manolo) et subtilité. Le danger est partout. Dans la nuit froide des dortoirs, le prêtre concupiscent apparaît tel un prédateur terrifiant, au milieu de rangées de lits blancs évoquant un cimetière. Daniel Gimenez Cacho incarne avec talent cet homme rongé par un désir impur.

L’ensemble du casting est impeccable, à commencer par Gael Garcia Bernal, impressionnant de justesse dans un rôle à multiples facettes.

Le labyrinthe narratif dans lequel nous mène Almodóvar ne fait qu’accentuer l’habileté diabolique du cinéaste, tant le scénario demeure limpide. Almodóvar a atteint son sommet esthétique avec ce film d’une indéniable beauté plastique. Pourtant, bien que le film soit dirigé, réalisé et monté parfaitement, il déçoit quelque peu.

A trop vouloir mélanger les genres et les thèmes et en privilégiant le côté thriller de l’intrigue, Almodóvar semble s’être éloigné de son sujet. L’institution catholique et son hypocrisie sont certes montrées du doigt, mais ce qu’a vécu Ignacio explique-t-il entièrement ce qu’il devient par la suite ? Le personnage d’Ignacio est trop extrême pour que l’on accepte entièrement le lien direct de cause à effet entre son enfance et l’âge adulte. D’autre part, la conclusion, qui a le mérite de surprendre, remet en cause ce qui précède et déplace le centre de gravité vers un nouveau personnage ; du coup le titre ne s’accorde pas à l’ensemble du propos du film, qui dépasse largement le thème de la pédophilie.

Il s’agit plus, finalement, d’une histoire de relations (homosexuelles) ambiguës, faites de rapacité sexuelle (le sexe est très présent et de façon crue) et de rapports de manipulation et de domination destructeurs.

Si l’on retrouve, dans sa façon de filmer et de diriger ses acteurs, la sincérité et la sensibilité des précédentes oeuvres d’Almodóvar, on ne ressent en revanche aucune sympathie pour les protagonistes de cette histoire. Malgré ses couleurs flamboyantes, le film est froid et sec. Les pointes d’humour ne masquent pas l’absence de tendresse habituelle du cinéaste envers ses personnages. Ceux de La Mauvaise Éducation demeurent, jusqu’à la fin, complexes voire désespérement impénétrables. C’est sans doute ce refus d’explication, ce flou dans leurs motivations (notamment le personnage central) qui rend ce film à la fois énigmatique, fascinant et frustrant. Brillant, plastiquement irréprochable mais trop dense pour complètement satisfaire.

Laisser un commentaire