Mystic River – Clint Eastwood

Tout commence par une scène terrifiante qui renvoie le spectateur à ses peurs les plus primales : l’enlèvement sans violence, quasi naturel, d’un jeune garçon par deux hommes, mystérieux, terriblement effrayants parce qu’imposants et presque déplacés dans le décor désert. Jimmy, Sean et Dave sont trois amis qui jouent dans une rue de Boston. Deux hommes qui se prétendent de la police interrompent leur petit vandalisme et embarquent Dave, sous les yeux impuissants et vaguement inquiets de ses amis – comme du spectateur. Dave, déjà terrorisé, ne sait pas qu’il ne sera pas conduit chez sa mère. Quatre jours de calvaire dans une sombre cave, loin de tous, seul, irrémédiablement seul, l’attendent. Quatre jours plus tard, l’enfant, qui a réussi à échapper à ses tortionnaires, retourne chez lui. Vivant. Mais traumatisé à jamais. Tout comme ses amis sur qui la tragédie s’est également répercutée.

Plusieurs années passent. Les trois hommes ont chacun sa vie, sa famille, ses problèmes : Jimmy la grande gueule est devenu un petit caïd ; Sean, un flic qui a des problèmes de couple ; et Dave, blessé dans sa chair et dans son âme, ressemble à un revenant. Un mort-vivant, comme il le dira plus tard. Le destin qui avait séparé les trois enfants réunit les trois hommes, suite à une nouvelle tragédie : l’assassinat sordide de la fille de Jimmy. Sean mène l’enquête ; Jimmy, fou de douleur, veut faire justice lui-même ; et Dave, rentré la nuit du meurtre couvert de sang et incapable de donner une raison cohérente à son état, devient l’un des suspects principaux. Tous trois suivent des chemins tortueux, qui se croiseront plusieurs fois, assombris par l’ombre des démons du passé.

Clint Eastwood, signe, avec Mystic River, un polar lent et majestueux qui déroule son scénario noir – extrêmement noir – au fil de scènes longues, élégantes et admirablement filmées. La principale qualité de ce film, qui pourra justement rebuter le spectateur pop-corn habitué aux déluges d’effets spéciaux et de scènes d’action, réside dans le fait qu’il prend son temps. Au risque même d’ennuyer, parfois.

Eastwood sait que l’intérêt d’un polar réside plus dans son atmosphère que dans la résolution d’une énigme. L’intrigue, à la fois simple (le coupable semble presque un deus ex-machina) et complexe (entremêlant adroitement plusieurs vies et différents caractères), se déploie donc pesamment, telle une tragédie classique inexorable.

Dans cette noirceur éclatante (Eastwood sait capter les jeux d’ombre et de lumière avec virtuosité), les trois principaux acteurs s’acquittent de leur tâche avec plus ou moins de bonheur. La douleur de Sean Penn m’a paru quelque peu grimaçante. En revanche, immense et fragile à la fois, Tim Robbins se tire plutôt bien de son rôle de grand adulte qui n’a pu quitter son corps meurtri d’adolescent. Ses regards ont la torpeur brûlante du malheur solitaire et incompris. Enfin, toujours impeccable, sobre mais sensible, Kevin Bacon donne à son personnage une belle humanité.

Mystic River dérange et bouleverse non seulement par ce qu’il expose (viol, pédophilie, meurtre, violence), mais également par ce qu’il propose : une réflexion sur la destinée (le côté « mystique » qui transparaît dans le titre ?) – que serait-il advenu si c’était moi qui étais monté dans cette voiture, se demandent inlassablement Jimmy et Sean -, sur la façon dont le passé influe sur notre présent (Dave, condamné à porter sa croix et à être, finalement, sacrifié) et sur le Bien et le Mal (qui ne sont plus seulement dans le jardin mais dans la rue, dans la maison). Dans cet univers où le Mal rime avec banal, où la monstruosité se loge autant chez les pédophiles pervers que chez les mères de famille dévouées et les adolescents inconscients, peu d’espoir est permis. L’homme est seul et minuscule. Et si Dieu l’observe, comme peuvent l’évoquer les nombreux plans aériens qui survolent la ville, il n’apporte aucun secours, aucun jugement. L’homme n’a que des réponses humaines. Et le dénouement, sec, calme, dans l’allégresse publique, achève de rendre le spectateur le plus optimiste profondément mélancolique.

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